La mort de la cycliste allemande Laura Viktoria Härtig, percutée le 23 juin 2026 par la moto de l'ancien skieur Peter Runggaldier sur le col du Sella, a relancé en Suisse le débat sur la sécurité des deux-roues motorisés. La trentenaire, en voyage de noces, est décédée après dix-neuf jours de coma. Runggaldier, 57 ans, ex-vainqueur de la Coupe du monde de Super-G en 1995, a lui-même souffert de fractures multiples. Au-delà du drame humain, l'accident rappelle une réalité mécanique que beaucoup de motards négligent au cœur de la saison estivale.
Un risque routier hors norme
Les chiffres du Bureau de prévention des accidents (BPA) sont sans appel. En 2025, près de 50 motocyclistes ont perdu la vie sur les routes suisses et 1085 ont été grièvement blessés. Or les motos ne représentent que 3 % des kilomètres parcourus par le trafic motorisé, mais 27 % des accidents graves. Rapporté à la distance, le risque d'être gravement blessé à moto est jusqu'à 60 fois supérieur à celui encouru en voiture, selon le BPA.
Les collisions avec un autre véhicule constituent 53 % des accidents graves de moto. La vitesse et l'inattention figurent parmi les causes principales. Mais un facteur reste souvent sous-estimé dans l'analyse : l'état technique de la machine. Un freinage allongé de quelques mètres, un pneu qui décroche dans un virage de col ou une suspension fatiguée peuvent transformer une situation gérable en collision.
L'état de la moto, un facteur de survie
Contrairement à une voiture, une moto ne pardonne aucune défaillance mécanique. Là où un automobiliste dispose d'une carrosserie et d'aides électroniques, le motard n'a que l'adhérence de deux pneus et la précision de ses freins. Sur les routes de montagne comme le col du Sella ou nos passages alpins, la marge d'erreur est nulle.
Après un hiver de remisage, une moto ressortie du garage au printemps cumule souvent plusieurs faiblesses invisibles : pression des pneus tombée, gommes durcies par le froid, plaquettes de frein glacées, liquide de frein chargé d'humidité. Ces défauts n'apparaissent pas au démarrage. Ils se révèlent au pire moment, en freinage d'urgence ou en appui prononcé.
Les cinq contrôles à ne jamais sauter
Un mécanicien spécialisé recommande de passer en revue cinq points avant chaque saison, et idéalement avant chaque grande sortie.
Les pneus. Vérifiez la pression à froid selon les valeurs du constructeur, la profondeur des sculptures et l'absence de craquelures. Une gomme de plus de cinq ans perd son adhérence, même avec de la sculpture restante.
Le freinage. Contrôlez l'épaisseur des plaquettes, l'état des disques et surtout le liquide de frein, à remplacer tous les deux ans. Un liquide vieilli bout sous forte sollicitation et rend la commande spongieuse.
La transmission. Une chaîne détendue ou sèche saccade à l'accélération et peut se rompre. Tension et graissage se contrôlent en quelques minutes.
Les suspensions et roulements. Fourche qui suinte, jeu au niveau de la direction ou des roues : autant de signes qui altèrent la tenue de route.
L'éclairage et l'ABS. Feux, clignotants et témoin d'ABS doivent fonctionner. L'ABS reste l'équipement qui sauve le plus de vies en freinage d'urgence.
Le contrôle technique n'est pas une formalité
En Suisse, les motos sont soumises à un contrôle périodique obligatoire auprès du Service des automobiles cantonal. Beaucoup de motards le vivent comme une contrainte administrative. C'est pourtant l'occasion de faire détecter des défauts qu'un œil non averti ne repère pas : usure asymétrique d'un pneu, jeu naissant dans un roulement, corrosion d'une durite de frein.
Entre deux contrôles officiels, un passage chez un mécanicien spécialisé avant la belle saison coûte modestement au regard de l'enjeu. Le professionnel dispose des outils de mesure — jauge de plaquettes, testeur de liquide de frein, banc de contrôle du jeu — qui échappent à l'inspection visuelle. Le BPA insiste d'ailleurs, dans son dossier consacré à la moto, sur la combinaison entre équipement, comportement et état du véhicule pour réduire le risque.
Rouler en montagne : une exigence supplémentaire
L'accident du col du Sella s'est produit dans un environnement typiquement alpin, où cyclistes, motards et automobilistes partagent des routes étroites et sinueuses. Ces itinéraires sollicitent le freinage en descente prolongée et exigent une adhérence irréprochable en virage. Nos cols suisses, très fréquentés dès l'ouverture estivale, imposent la même vigilance mécanique. Avant de s'y aventurer, mieux vaut un freinage neuf qu'un regret. Ceux qui empruntent ces passages peuvent d'ailleurs relire nos conseils sur l'ouverture et la conduite sur le Furkapass en 2026.
La cohabitation avec les vélos, de plus en plus nombreux sur ces routes, ajoute une contrainte. Un motard incapable de s'arrêter net face à un cycliste surgissant d'un virage met deux vies en jeu. La question de la classification et de la sécurité des deux-roues concerne aussi les vélos électriques, désormais très présents en Suisse.
Quand consulter un professionnel
Un motard n'a pas toujours les compétences pour juger l'état réel de sa machine. Un bruit suspect au freinage, une moto qui tire d'un côté, une consommation d'huile inhabituelle ou un simple doute après une longue immobilisation justifient un rendez-vous chez un mécanicien deux-roues. Le diagnostic prend souvent moins d'une heure et peut éviter l'irréparable.
Le drame de Peter Runggaldier rappelle que sur la route, la responsabilité se joue autant dans le comportement que dans la préparation. Personne ne maîtrise l'imprévu d'un autre usager. Mais chacun peut s'assurer que sa moto répondra présente le jour où tout se joue en une fraction de seconde. Faire contrôler son deux-roues avant la saison n'est pas une dépense : c'est une assurance vie mécanique.

Stéphane Perret