Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2026, "Fjord" est l'un des films les plus discutés de cette 79e édition. Le nouveau long-métrage du réalisateur roumain Cristian Mungiu — Palme d'or pour "4 mois, 3 semaines, 2 jours" en 2007 — raconte l'histoire d'une famille roumano-norvégienne pieuse qui s'installe dans un village au fond d'un fjord. Quand des professeurs découvrent des hématomes sur Elia, l'enfant aîné, la question de la discipline parentale devient soudain affaire de justice. Avec 94 % de critiques positives et plusieurs prix décrochés (FIPRESCI, Prix de la critique, Prix du jury œcuménique), "Fjord" met le projecteur sur une réalité juridique qui concerne aussi la Suisse.
Un film qui pose une question universelle
Le scénario de "Fjord" s'articule autour d'une tension fondamentale : les méthodes éducatives traditionnelles de la famille Gheorghiu — religieuses, strictes, parfois physiques — sont-elles de la discipline ou de la maltraitance ? Ce que la famille considère comme normal dans sa culture d'origine devient suspect aux yeux de la communauté norvégienne voisine.
Ce dilemme n'est pas fictif. En Suisse comme dans les pays nordiques, la frontière légale entre autorité parentale et violence est tracée de manière précise — et les conséquences d'un franchissement, même involontaire, peuvent être sévères.
Ce que dit le droit suisse sur la correction corporelle
Contrairement à une idée répandue, la Suisse a formellement interdit la violence éducative. Le Code civil suisse encadre l'autorité parentale aux articles 296 à 327 : les parents ont le droit et l'obligation d'élever leurs enfants, mais ce droit s'exerce dans le respect de l'intégrité physique et psychique de l'enfant.
L'article 3 de la Convention des droits de l'enfant, ratifiée par la Suisse, oblige l'État à protéger les mineurs contre toute forme de violence. Le Tribunal fédéral a confirmé à plusieurs reprises que la correction corporelle — même légère, même "pour corriger" — constitue une atteinte à l'intégrité physique de l'enfant.
En pratique, cela signifie que :
- La fessée est illégale en Suisse au sens de la protection de la personnalité, même si aucune sanction pénale automatique n'est prévue pour une gifle isolée
- Les enseignants, médecins et pédiatres ont une obligation de signalement lorsqu'ils constatent des indices de violence sur un enfant
- La KESB (Autorité de protection de l'enfant et de l'adulte) peut être saisie dès qu'une situation met en danger le bien-être d'un mineur
Quand l'école signale : comment se déroule une enquête KESB
Dans le film, c'est l'école qui déclenche la procédure en signalant les hématomes. En Suisse, le processus est similaire. Un enseignant qui observe des signes inquiétants a le devoir de le signaler à sa direction ou directement à la KESB. Ce signalement peut venir aussi d'un voisin, d'un médecin ou d'un service social.
Une fois saisie, la KESB dispose d'une large palette d'interventions :
- Entretien avec la famille : dans un premier temps, la KESB rencontre les parents et l'enfant séparément
- Mesures provisionnelles : si le danger est immédiat, la KESB peut ordonner un placement provisoire de l'enfant
- Mandat de curatelle éducative : un accompagnateur est désigné pour soutenir la famille sans retirer l'autorité parentale
- Retrait de la garde : mesure de dernier recours, ordonnée si la situation ne peut être améliorée dans le cadre familial
Les parents ont le droit d'être entendus, d'être représentés par un avocat et de contester les décisions de la KESB auprès du tribunal compétent. Ce sont des droits fondamentaux — que beaucoup de familles ignorent, surtout quand elles viennent d'un autre pays et ne maîtrisent pas le cadre suisse.
Les familles étrangères : une vulnérabilité accrue
Comme la famille Gheorghiu dans "Fjord", de nombreuses familles immigrées en Suisse vivent un choc culturel réel sur les normes éducatives. Ce qui est accepté — voire valorisé — dans certaines cultures peut déclencher une procédure de protection de l'enfant en Suisse.
Les juristes spécialisés en droit de la famille et en droit des migrations identifient plusieurs points de friction fréquents :
- Les punitions physiques légères (fessée, gifle) perçues comme "normales" dans le pays d'origine
- Le refus de soins médicaux pour raisons religieuses
- La scolarisation à domicile sans autorisation cantonale
- La mise au travail prématurée d'un enfant dans le cadre familial
Dans ces situations, un avocat spécialisé en droit de la famille peut aider la famille à comprendre ses droits, à préparer les entretiens KESB et à formuler un recours si une décision paraît disproportionnée.
Ce que les parents doivent savoir avant toute procédure
Si vous êtes convoqué par la KESB ou informé d'un signalement, voici les réflexes essentiels :
Ne pas ignorer la convocation : toute absence non justifiée peut être interprétée négativement et accélérer des mesures plus sévères.
Consulter un juriste dès la première convocation : un avocat peut vous accompagner lors des entretiens KESB, même si la situation vous semble simple.
Documenter positivement votre situation : photos de famille, carnets de santé à jour, attestations scolaires positives — ces documents constituent votre meilleure défense.
Garder le contact avec l'enfant : même en cas de placement provisoire, le droit aux relations personnelles (visites) est en principe maintenu, sauf danger avéré.
"Fjord" sort en salles le 19 août 2026. D'ici là, il aura achevé son tour des festivals. Mais la question qu'il pose — où s'arrête l'autorité parentale ? — reste d'actualité dans chaque école, chaque KESB, chaque tribunal de famille suisse. Un juriste spécialisé en droit de la famille peut vous aider à naviguer dans ce cadre, avant que la situation ne devienne critique.
Avertissement : Cet article est fourni à titre informatif. Il ne constitue pas un conseil juridique personnalisé. Pour toute situation familiale ou procédure KESB, consultez un avocat qualifié.

Sophie Favre