Le 30 mai 2026, plusieurs centaines d'antifascistes ont défilé sans autorisation dans les rues de Berne, sous un important déploiement policier. Aucune arrestation, aucune dégradation — mais une question juridique s'invite au Grand Conseil bernois : peut-on légalement interdire l'Antifa en Suisse, et que risquent les manifestants ?
Ce qui s'est passé à Berne le 30 mai 2026
Samedi 30 mai 2026, des groupes d'extrême gauche ont organisé un cortège non autorisé à Berne. Plusieurs centaines de personnes ont participé, sous la banderole "Antifasciste, bien sûr". Aucun incident n'a été signalé, aucune arrestation, aucune dégradation. Les transports publics ont cependant été fortement perturbés par moments, selon le journaliste de l'agence Keystone-ATS présent sur place.
La police avait déployé d'importants effectifs pour une raison précise : un rassemblement autorisé de l'association "Prière pour la Suisse" se tenait simultanément sur la Place fédérale, avec environ 200 participants. L'objectif était d'empêcher les deux cortèges de converger.
Le contexte politique pèse lourd. Depuis décembre 2025, une pétition de l'UDF Suisse réclame l'interdiction de l'Antifa, avec 18 008 signatures. Le conseiller national UDC Thomas Fuchs a déposé une motion dans ce sens devant le Grand Conseil bernois — et la session de juin 2026 doit trancher.
La motion Fuchs : une interdiction constitutionnellement fragile
La motion de Thomas Fuchs, soutenue par le Conseil d'État bernois, demande l'interdiction de l'Antifa dans le canton. Mais les juristes s'accordent sur un obstacle majeur : l'Antifa n'est pas une organisation au sens juridique du terme.
En mars 2026, le Conseil fédéral avait rejeté une motion similaire à l'échelon national, en soulignant que "l'Antifa n'est pas une organisation au sens strict, mais un mouvement hétérogène, un réseau international informel dépourvu de structure organisationnelle claire." Or le droit suisse permet d'interdire des entités juridiques dotées de statuts, d'un siège et d'une direction — pas des courants idéologiques sans structure.
Interdire des symboles ou slogans antifascistes serait théoriquement possible — à l'image de la loi fédérale sur les symboles nazis (LSINE). Mais cette démarche se heurterait immédiatement à l'art. 16 de la Constitution fédérale (liberté d'opinion), et toute restriction devrait satisfaire le principe de proportionnalité. Face au Tribunal fédéral ou à la Cour européenne des droits de l'homme, une telle mesure serait très difficile à défendre.
Vos droits lors d'une manifestation non autorisée
Participer à un cortège non autorisé n'est pas automatiquement une infraction en Suisse. L'art. 22 de la Constitution fédérale garantit la liberté de réunion — et ce droit protège aussi les assemblées non autorisées, tant qu'elles restent pacifiques.
Le Tribunal fédéral l'a rappelé dans plusieurs arrêts : les autorités ne peuvent disperser une assemblée pacifique au seul motif qu'elle manque d'autorisation. Elles doivent peser les intérêts en présence et respecter le principe de proportionnalité. La Cour européenne des droits de l'homme a même condamné la Suisse (à l'unanimité) pour avoir infligé une amende de 200 CHF à l'organisatrice d'une marche féministe pacifique — une sanction jugée disproportionnée au regard de l'art. 11 CEDH (liberté de réunion).
Concrètement, les participants à un cortège pacifique sont davantage protégés par la jurisprudence actuelle que ne le laisse croire le seul fait de l'absence d'autorisation. Retrouvez l'analyse complète de la jurisprudence du Tribunal fédéral dans notre article sur les droits légaux des manifestants en Suisse 2026.
Ce que vous risquez concrètement
La distinction entre organisateur et simple participant est fondamentale en droit suisse.
Pour les participants : Simplement marcher dans un cortège non autorisé et pacifique n'est pas une infraction pénale. Les risques concrets surgissent si vous bloquez une voie ferrée ou un service d'urgence (art. 239 CP — entrave à un service public) ou si vous résistez à une injonction policière (art. 286 CP — empêchement d'un acte officiel).
Pour les organisateurs : L'exposition est plus grande. Dans les cantons dotés de législations spécifiques — comme Genève, dont la loi sur les manifestations sur le domaine public (LMDPu) prévoit des amendes allant jusqu'à 100 000 CHF — les organisateurs qui ne respectent pas les conditions imposées peuvent être sanctionnés, même après un rassemblement pacifique.
À noter : La jurisprudence actuelle conditionne toute sanction à un comportement actif fautif, pas à la simple présence. Le fait d'être filmé ou photographié par la police lors d'une manifestation ne constitue pas en soi une preuve d'infraction.
Ce que change l'arrêt de la CEDH pour la Suisse
En 2025-2026, la Cour européenne des droits de l'homme a condamné la Suisse pour la sanction infligée à une organisatrice de marche féministe pacifique. Cette décision est structurante : elle impose aux autorités suisses de démontrer qu'une sanction contre un manifestant — même organisateur — est "nécessaire dans une société démocratique."
En pratique, cela renforce la position des manifestants pacifiques face aux amendes administratives cantonales. Les recours deviennent plus accessibles si la sanction ne passe pas ce test de proportionnalité européen.
Quand consulter un avocat
Plusieurs situations justifient de consulter un spécialiste du droit public ou des libertés fondamentales après une manifestation :
- Vous recevez une amende ou une ordonnance pénale suite à votre participation
- Vous êtes convoqué comme prévenu — et non comme témoin
- Votre employeur ou administration a été informé d'un contrôle policier
- Vous souhaitez contester une mesure que vous estimez disproportionnée
Le délai pour former un recours contre une décision administrative est généralement de 30 jours en Suisse — passé ce délai, le recours devient irrecevable. Un avocat spécialisé peut évaluer rapidement si la mesure prise contre vous résiste au contrôle de proportionnalité.
Note légale : Cet article a une vocation informative générale et ne constitue pas un avis juridique. Pour toute situation personnelle, consultez un avocat.

Cécile Girard