Depuis la mise en service d'un système de nettoyage inédit à la station de pompage d'Ipsach, sur les rives du lac de Bienne, la moule quagga est au cœur de toutes les discussions dans le canton de Berne. Présente dans six lacs suisses majeurs, cette espèce envahissante venue de la mer Noire menace désormais les conduites d'eau potable — et soulève une question que de nombreux habitants n'osent pas encore poser : l'eau qui coule de mon robinet est-elle toujours sûre ?
Une invasion silencieuse qui s'accélère depuis dix ans
La moule quagga (Dreissena rostriformis bugensis) a été identifiée pour la première fois en Suisse en 2014, dans le Rhin à proximité de Bâle. En moins d'une décennie, elle a colonisé six plans d'eau majeurs : le lac de Genève, le lac de Constance, le lac de Neuchâtel, le lac de Bienne, le lac de Morat et le lac Hongrin. Selon l'Eawag (Institut fédéral suisse des sciences et technologies de l'eau), la biomasse de moules quagga pourrait être multipliée par 9 à 20 dans les 22 prochaines années dans ces lacs — une progression qualifiée d'"inexorable" par les chercheurs.
La propagation s'effectue principalement par les bateaux de loisirs, qui transportent involontairement les larves microscopiques d'un plan d'eau à l'autre. Une larve mesurant moins d'un millimètre peut survivre dans une eau stagnante pendant plusieurs jours — le temps qu'un bateau voyage d'un lac contaminé à un autre. Une fois établies, les moules se fixent sur les fonds lacustres, les rochers et toutes les surfaces immergées, formant des tapis denses pouvant atteindre plusieurs kilos par mètre carré.
À la station de pompage d'Ipsach, qui prélève l'eau du lac de Bienne pour la transformer en eau potable destinée aux habitants de la région de Biel/Bienne, les techniciens ont dû innover face à ce défi grandissant. Un goupillon géant propulsé sous pression nettoie désormais les conduites immergées chaque mois, avant que les larves ne développent leur coquille calcaire dure et n'obstruent irrémédiablement les canalisations. Cette méthode, inédite en Suisse, permet d'éviter des opérations coûteuses faisant appel à des bateaux spécialisés et à des plongeurs.
Un coût économique qui se répercutera sur les ménages
L'impact financier de la moule quagga sur les infrastructures suisses est déjà considérable. Selon des données relayées par les médias économiques suisses, cette espèce invasive coûte des centaines de millions de francs aux distributeurs d'eau potable du pays — et ce chiffre devrait croître proportionnellement à l'expansion de l'espèce dans les lacs.
Les solutions techniques recommandées par l'Eawag combinent deux approches complémentaires : l'ultrafiltration des eaux prélevées et le nettoyage mécanique continu des prises d'eau. Mais ces investissements ont un prix. La Commission fédérale d'experts pour la sécurité biologique (CFSB) a publié des recommandations de protection dès 2023, appelant à des mesures préventives immédiates — notamment un contrôle strict des bateaux entre les lacs, la mise en place de stations de nettoyage obligatoires, et des inspections des infrastructures immergées tous les six mois dans les zones à risque élevé.
Pour les communes qui s'alimentent depuis des lacs infestés — comme Biel/Bienne via la station d'Ipsach — les investissements sont urgents. Et à terme, ces coûts supplémentaires pourraient se répercuter sur la facture d'eau des ménages suisses.
Ce que la science dit sur les risques pour la santé humaine
Voici ce qu'il faut savoir clairement : aucun effet nocif direct sur la santé humaine n'est documenté à ce jour pour la moule quagga elle-même. L'espèce ne libère pas de toxines dans l'eau potable et ne présente pas de danger microbiologique démontré dans les eaux traitées.
Les normes suisses d'eau potable — définies par l'Ordonnance sur l'eau potable (OEaux) et mises en œuvre par l'Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV) — comptent parmi les plus exigeantes d'Europe. Les paramètres analysés incluent des dizaines d'indicateurs microbiologiques, chimiques et physiques, avec des contrôles réguliers dans toutes les communes suisses.
En revanche, deux zones d'attention méritent l'intérêt des professionnels de santé :
Les blessures en zone de baignade : les coquilles vides de moules quagga, aussi tranchantes que du verre, représentent un risque réel de blessures aux pieds dans les zones littorales fréquentées. Des cas de coupures profondes ont déjà été signalés dans des zones de baignade du lac de Bienne.
Les perturbations ponctuelles de la qualité de l'eau : lorsque les installations de traitement subissent une obstruction partielle ou une surcharge des filtres, une légère modification du goût, de l'odeur ou de la couleur de l'eau peut signaler un dysfonctionnement temporaire. Ces événements restent rares et sont généralement résolus rapidement — mais ils méritent d'être signalés et, si nécessaire, d'être évalués par un professionnel.
Note YMYL : cet article a une vocation informative générale. Toute préoccupation concernant la qualité de l'eau consommée ou un symptôme physique doit être discutée avec un professionnel de santé qualifié.
Cas concret : quand faut-il vraiment consulter un médecin ?
Prenons le cas d'une famille de quatre personnes habitant dans un appartement au 3e étage d'un immeuble à Nidau, à 800 mètres du lac de Bienne. En août 2026, après une semaine de forte chaleur (températures dépassant 34°C), ils constatent que l'eau du robinet a un goût légèrement terreux et une légère odeur végétale. Le lendemain matin, deux membres de la famille se plaignent de nausées passagères.
Voici la logique à appliquer face à cette situation, selon les médecins spécialisés en santé environnementale :
Si la modification du goût ou de l'odeur dure moins de 24 heures et disparaît seule : simple surveillance. Les réseaux d'eau potable subissent des variations mineures liées à la chaleur, aux débits et aux proliférations saisonnières d'algues — sans lien avec la moule quagga.
Si le goût ou l'odeur persistent plus de 48 heures : signaler immédiatement au distributeur d'eau et à la commune. En Suisse, chaque commune est tenue de mettre à disposition les résultats d'analyse de l'eau sur demande, dans un délai maximal de 10 jours ouvrables.
Si des symptômes digestifs apparaissent chez plusieurs personnes du même foyer (diarrhée, nausées, crampes abdominales dans les 24 à 72 heures suivant la consommation d'eau) : consulter un médecin dans les 12 heures, en mentionnant explicitement l'inquiétude liée à la qualité de l'eau. Un bilan biologique de base — numération formule sanguine (NFS) et CRP — suffit généralement à éliminer une cause infectieuse. Si la cause est confirmée, le médecin doit signaler le cas à l'autorité cantonale de santé, qui peut déclencher une enquête d'origine.
Si plus de trois personnes différentes du même immeuble ou du même quartier présentent les mêmes symptômes simultanément : c'est un signal d'alerte sérieux justifiant une consultation médicale urgente et un signalement immédiat à la commune.
Dans l'exemple de notre famille de Nidau : les nausées s'expliquaient par un pic de prolifération d'algues dans le lac, amplifié par la chaleur estivale — phénomène distinct de la problématique quagga. Une analyse d'eau auprès d'un laboratoire agréé (coût : entre CHF 180 et 380 selon les paramètres analysés) a confirmé la conformité aux normes. Les symptômes ont disparu en moins de 24 heures. La démarche d'analyse était la bonne : proactive, documentée, sans attente inutile.
Ce que vous pouvez faire dès maintenant
Si vous résidez dans une commune alimentée par un lac colonisé par la moule quagga — Bienne, Neuchâtel, Genève, Constance ou Morat — voici cinq actions concrètes :
- Consultez les rapports annuels de qualité de l'eau de votre commune. Ils sont publics et téléchargeables sur le site de votre distributeur.
- Vérifiez et nettoyez les filtres de vos installations privées (adoucisseurs, filtres sous-évier, systèmes de filtration maison) : une obstruction progressive réduit l'efficacité du traitement. Un technicien spécialisé peut effectuer un contrôle complet pour CHF 80 à 150.
- Évitez de boire directement l'eau de lac sans traitement, même dans des zones apparemment propres.
- En cas de blessure par une coquille de moule en zone de baignade, désinfectez immédiatement la plaie et consultez un médecin si elle dépasse 1 cm ou ne cicatrise pas en 48 heures.
- En cas de doute sur votre santé, n'attendez pas. Des médecins généralistes et des spécialistes en médecine environnementale disponibles sur Expert Zoom peuvent répondre à vos questions rapidement, sans rendez-vous en cabinet.
La moule quagga ne présente pas de menace directe pour votre santé aujourd'hui — mais la situation évolue, les coûts augmentent et la vigilance s'impose. À Ipsach, les techniciens ont trouvé leur goupillon. Vous, vous avez accès à un médecin dès ce soir.

Clémence Dupont