Le 14 septembre 2026, Jürg Marquard s'est éteint à Zurich à l'âge de 81 ans, des suites d'une longue maladie. Fondateur du groupe Marquard Media — une quarantaine de titres de presse dans douze pays, de la Suisse à la Pologne en passant par la Hongrie — il était l'une des figures les plus emblématiques du paysage médiatique helvétique depuis six décennies. Selon le classement Bilanz 2022, son patrimoine personnel était estimé à 500 millions de francs suisses. Il laisse cinq enfants biologiques et deux enfants par alliance, issus de trois unions successives. Aux obsèques solennelles célébrées à la Fraumünster de Zurich, famille et proches ont rendu hommage à un entrepreneur exceptionnel — mais dont la succession personnelle reste, comme pour tant de fortunes complexes, une équation délicate que le droit suisse encadre désormais différemment depuis la réforme de 2023.
Un empire construit en 60 ans, chiffre après chiffre
Pour comprendre l'enjeu successoral, il faut d'abord mesurer l'ampleur de l'héritage. Jürg Marquard a démarré avec 2 000 francs empruntés en 1965 pour lancer le magazine Pop. Sa percée grand public intervient en 1981 avec Cosmopolitan en Suisse alémanique, titre qui devient rapidement l'un des plus vendus du pays. Il bâtit ensuite un groupe comptant plus de 40 titres dans 12 pays à son apogée.
Quelques chiffres résument l'ampleur du dossier :
- 500 millions CHF — estimation de son patrimoine personnel (Bilanz, 2022), faisant de lui l'un des 300 Suisses les plus fortunés
- 60 ans — durée de son activité entrepreneuriale active (1965–2026)
- 40 publications — titres publiés par Marquard Media dans son giron à son apogée
- 5 enfants biologiques + 2 enfants par alliance, issus de 3 mariages différents
- Fin 2023 — date à laquelle Bijan Khezri a repris la majorité du capital de Marquard Media, réglant la succession entrepreneuriale de son vivant
Ce dernier point est crucial : contrairement à d'autres cas emblématiques, la transmission de l'entreprise avait été anticipée. Marquard avait conservé une participation minoritaire et un rôle de président honoraire, mais avait passé la main opérationnelle bien avant son décès. C'est donc la succession personnelle — le patrimoine privé de 500 millions — qui cristallise aujourd'hui toutes les questions patrimoniales et juridiques.
La réforme du droit successoral suisse de 2023 : ce que cela change concrètement
Le 1er janvier 2023, une révision majeure du Code civil suisse (Livre III — Droit des successions) est entrée en vigueur. Cette réforme, préparée depuis plusieurs années, modifie en profondeur les règles de protection des héritiers. Elle s'applique à toutes les successions ouvertes depuis cette date — dont celle de Jürg Marquard.
Selon le portail officiel du gouvernement suisse ch.ch, les trois changements fondamentaux sont les suivants :
1. Réduction de la réserve héréditaire des enfants. Avant le 1er janvier 2023, les enfants bénéficiaient d'une réserve protégée égale aux trois quarts de leur part légale. Depuis la réforme, cette réserve a été abaissée à la moitié de la part légale. Ce changement libère une quote-part disponible bien plus large pour le testateur.
2. Suppression complète de la réserve des parents. La réserve héréditaire des père et mère du défunt a été entièrement supprimée. Les parents ne sont désormais plus des héritiers réservataires : le testateur peut les exclure totalement sans risque d'action en réduction de leur part.
3. Maintien de la réserve du conjoint ou partenaire enregistré. Cette réserve reste inchangée : elle correspond à la moitié de la part légale du conjoint survivant. Un entrepreneur marié au moment de son décès devra donc toujours garantir cette protection minimale à son conjoint, quel que soit son testament.
Le résultat net de cette réforme est une liberté testamentaire sensiblement élargie — un avantage considérable pour les entrepreneurs souhaitant favoriser la reprise d'une entreprise familiale ou récompenser certains héritiers sans pénaliser les autres de façon irréversible.
Si vous aviez 5 enfants issus de 3 mariages et un patrimoine de 500 millions : ce que reçoit chacun
Voici le calcul concret illustré par le cas Marquard (appliqué de façon hypothétique, le testament étant confidentiel), dans le cadre du droit successoral suisse en vigueur depuis 2023.
Hypothèse retenue : 500 millions CHF de patrimoine net, 5 enfants biologiques, absence de conjoint survivant disposant d'une réserve propre.
Étape 1 — Part légale de chaque enfant (succession ab intestat). Sans testament, chaque enfant reçoit 1/5 de la succession, soit 100 millions CHF.
Étape 2 — Réserve héréditaire protégée (depuis 2023). La réserve de chaque enfant s'élève à 50 % de sa part légale, soit 50 millions CHF par enfant. Les 5 enfants ont donc ensemble une réserve collective de 250 millions CHF — plancher indisponible, quoi que stipule le testament.
Étape 3 — Quote-part disponible. 500 – 250 = 250 millions CHF dont le défunt pouvait librement disposer par testament (legs à des tiers, fondations, associations, partenaire non marié, institutions caritatives, etc.).
Si le testateur avait favorisé un ou deux enfants au détriment des autres : Chaque enfant lésé dans sa réserve dispose d'une action en réduction (art. 522 Code civil suisse) pour récupérer ce qui lui est dû. Cette action doit être intentée devant le tribunal compétent du dernier domicile du défunt — en l'occurrence Zurich — dans un délai d'un an à compter de la connaissance de l'atteinte à la réserve.
Si aucun testament n'a été rédigé (succession ab intestat pure) : les 500 millions sont répartis à parts strictement égales entre les 5 enfants, soit 100 millions CHF chacun. La législation suisse ne fait aucune distinction selon le mariage dont est issu l'enfant : premier, deuxième ou troisième mariage, tous les enfants reconnus ont exactement les mêmes droits.
La complication des actifs illiquides. Ce calcul, limpide avec du numéraire, devient rapidement complexe lorsqu'une partie du patrimoine est investie dans des participations non cotées, des biens immobiliers, des œuvres d'art ou des structures de holding. L'évaluation de ces actifs peut faire l'objet de désaccords importants entre héritiers, pouvant conduire à plusieurs années de procédure et à des frais d'expertise considérables.
Pour approfondir les mécanismes de succession de grands fortunes suisses, les cas de Klaus-Michael Kühne et de Christoph Blocher illustrent d'autres configurations fréquentes en droit helvétique.
Comment anticiper la transmission de votre patrimoine avant qu'il ne soit trop tard
La leçon à tirer du cas Marquard ne concerne pas uniquement les centimillionnaires. Selon l'Office fédéral de la statistique, quelque 70 000 successions sont réglées chaque année en Suisse. Dans des milliers de ces cas, l'absence de testament rédigé en connaissance de cause — ou un testament obsolète, antérieur à la réforme de 2023 — génère des conflits familiaux durables et coûteux.
Les situations les plus fréquentes où une consultation s'impose :
Recomposition familiale. Vous avez des enfants issus de plusieurs unions, ou un partenaire de vie non marié que vous souhaitez protéger au-delà de ce que prévoit la loi. Sans testament, votre partenaire non marié ne reçoit rien — la loi suisse ne lui reconnaît aucun droit.
Patrimoine entrepreneurial. Vos actifs comprennent des parts dans une PME, une participation dans une holding ou des biens immobiliers locatifs. La valeur de ces actifs doit être estimée au moment du décès, ce qui peut favoriser ou pénaliser certains héritiers selon les méthodes retenues.
Volonté de favoriser un héritier. Vous souhaitez avantager l'enfant qui reprend l'entreprise familiale, sans léser les autres au-delà du permis par la réserve héréditaire. Un pacte successoral peut organiser cela de façon contraignante pour toutes les parties.
Résidence dans plusieurs pays. Si vous êtes résident suisse mais propriétaire de biens à l'étranger — France, Italie, Portugal — les règles de compétence territoriale et les conventions bilatérales peuvent compliquer la liquidation de la succession.
Dans tous ces cas, un gestionnaire de patrimoine ou un juriste spécialisé en droit successoral peut vous aider à cartographier votre situation, simuler les réserves applicables en vertu du nouveau droit et rédiger les documents appropriés. Anticiper, comme l'avait fait Jürg Marquard pour la partie entrepreneuriale de son patrimoine, c'est éviter aux proches de gérer une procédure complexe dans les pires moments.
Avertissement YMYL : Cet article est fourni à titre informatif uniquement et ne constitue pas un conseil juridique ou patrimonial. Les exemples chiffrés sont illustratifs et ne tiennent pas compte de la situation personnelle du défunt ni de l'intégralité des règles applicables. Consultez un professionnel qualifié pour toute décision relative à votre succession.

Isabelle Rey