Christoph Blocher a frappé fort début 2026 : à 84 ans, l'ancien conseiller fédéral et industriel zurichois a déclaré, dans une interview accordée à son propre canal Teleblocher, envisager de postuler au siège laissé vacant par Viola Amherd au Département fédéral de la défense. Il s'est proposé lui-même comme alternative aux candidats du Centre, avec une feuille de route précise : prendre en main le DDPS pour deux à trois ans, puis rendre le siège. L'annonce a secoué le landerneau politique helvétique. Mais au-delà de ce coup d'éclat, une question patrimoniale mérite d'être posée publiquement : quand l'un des hommes les plus riches de Suisse — fondateur et actionnaire historique d'EMS-Chimie, dont la capitalisation boursière dépasse 17 milliards de francs — manifeste une telle longévité publique à 84 ans, que révèle-t-il sur la gestion de son patrimoine familial ?
Un retour qui ravive la question de la transmission
Sur Teleblocher, Christoph Blocher a estimé que les candidats proposés par Le Centre ne convenaient pas, et s'est positionné lui-même en alternative, rapporté notamment par Watson et Le Matin en début d'année. Ce coup politique relance un débat sur la place des patriarches fondateurs dans la vie publique suisse.
Car la véritable transition chez les Blocher s'est jouée en coulisses : EMS-Chimie est désormais dirigée par sa fille Magdalena Martullo-Blocher, qui siège aussi au Parlement fédéral sous les couleurs de l'UDC. La transmission opérationnelle est actée. Mais la transmission juridique et patrimoniale est rarement aussi limpide qu'elle n'y paraît — même pour les plus grandes fortunes helvétiques — et le parallèle avec des milliers de PME familiales suisses est frappant.
Ce que le profil Blocher révèle aux experts en patrimoine
Pour un conseiller en gestion de patrimoine aguerri, la configuration d'un fondateur toujours actif à 84 ans est archétypale d'un paradoxe fréquent dans les grandes fortunes familiales suisses. Plus un patriarche reste visible et engagé politiquement, plus la discussion sur la transmission formelle du patrimoine tend à être différée. Cette dynamique n'est pas l'apanage des milliardaires : elle se retrouve dans des PME évaluées à 2, 5 ou 10 millions de francs.
Or, le droit suisse a évolué de manière significative pour accompagner les entrepreneurs. Selon le Code civil suisse en vigueur sur Fedlex, la réforme du droit successoral entrée en vigueur le 1er janvier 2023 a réduit la part réservataire des enfants de trois quarts à la moitié de leur part légale. Concrètement : un entrepreneur peut désormais attribuer librement jusqu'à la moitié de son patrimoine à un enfant repreneur, sans être contraint par les droits des autres héritiers. Avant 2023, cette marge de manœuvre n'existait pas au même niveau, ce qui bloquait nombre de transmissions d'entreprises familiales.
Cette souplesse accrue est une opportunité réelle. Elle ne se matérialise cependant que si la planification est engagée avant le décès, à travers des outils juridiques précis : pacte successoral, donation avec avancement d'hoirie, testament avec legs particuliers, ou constitution d'une fondation familiale.
Trois zones de vulnérabilité identifiées par les spécialistes
Lorsqu'un entrepreneur reste actif au-delà de 80 ans sans avoir formalisé sa succession, les conseillers en gestion de patrimoine identifient systématiquement trois catégories de risques :
Blocage opérationnel. Si le fondateur décède sans avoir transféré juridiquement ses parts de société, les héritiers deviennent copropriétaires d'une entreprise dont ils peuvent ne pas maîtriser la gouvernance. En cas de désaccord entre cohéritiers — souvent inévitable lorsque certains sont actifs dans l'entreprise et d'autres non —, une procédure de partage successoral peut immobiliser les décisions stratégiques pendant deux à cinq ans. Durant cette période, la valeur de l'entreprise peut se dégrader de manière significative.
Exposition fiscale non optimisée. Dans la majorité des cantons suisses, les donations de parents à enfants en ligne directe sont exonérées d'impôt sur les donations, tandis qu'un héritage peut être taxé différemment selon le canton de domicile du défunt. Agir de son vivant, via une donation structurée, permet souvent d'éviter une imposition que le seul testament ne prévient pas.
Conflits familiaux durables. Une succession non planifiée dans une famille avec plusieurs enfants aux profils divergents — l'un à la tête de l'entreprise, les autres hors du groupe — est l'une des principales sources de contentieux patrimoniaux en Suisse. Sans pacte successoral juridiquement contraignant, chaque héritier peut légalement réclamer sa part en numéraire, ce qui force parfois à la vente de l'entreprise au prix du marché ou en dessous.
Pour des situations similaires impliquant des patrimoines complexes et des dynamiques de succession intrafamiliale, voir aussi : comment Günter Netzer, 81 ans, prépare la transmission de sa fortune en Suisse.
Cas concret : Patrick M., directeur de PME vaudois de 77 ans
Prenons une situation représentative de ce que vivent des milliers de dirigeants de petites et moyennes entreprises suisses. Patrick M., 77 ans, dirige une société d'ingénierie à Lausanne. Son patrimoine total est estimé à 4,1 millions de francs suisses : 3 millions dans les parts de sa société (valorisées par expertise indépendante), et 1,1 million répartis entre immobilier et placements financiers. Il a trois enfants : une fille qui dirige l'entreprise à ses côtés depuis six ans, et deux fils qui exercent des activités indépendantes hors du groupe.
Si Patrick M. décède sans planification successorale : le droit légal suisse divise la succession en trois parts égales, soit environ 1 367 000 CHF par enfant. La fille ne peut pas racheter les parts de ses frères sans liquidités immédiates — or les parts de PME sont illiquides par nature. Si ses frères exigent leur part en numéraire (ce que le droit leur permet), l'entreprise doit être vendue ou lourdement endettée pour les désintéresser. Résultat fréquent : cession forcée à un repreneur externe avec une décote d'urgence de 20 à 30 %, soit une destruction de valeur de 600 000 à 900 000 CHF. L'entreprise construite en quarante ans peut passer en mains étrangères en quelques mois.
Si Patrick M. agit dès aujourd'hui : il signe un pacte successoral avec ses trois enfants. Les deux fils renoncent à leurs droits sur les parts sociales en échange d'une donation immédiate de 200 000 CHF chacun (avancement d'hoirie) et d'une assurance-vie au bénéfice de leurs propres enfants. La fille reprenante reçoit 100 % des parts via une donation avec clause de rapport. Dans le canton de Vaud, les donations de parents à enfants en ligne directe sont exonérées d'impôts cantonaux sur les successions. L'opération est fiscalement neutre et l'entreprise continue sans interruption. Chaque enfant a reçu un traitement équitable de son vivant, sans conflit possible à l'ouverture de la succession.
Le facteur temps n'est pas une abstraction : selon les données de l'Office fédéral de la statistique, environ 29 % des hommes suisses âgés de 77 ans décèdent avant d'atteindre 85 ans. Attendre « encore quelques années » représente une probabilité concrète et chiffrée de ne jamais engager cette démarche. À 84 ans, comme Christoph Blocher, la fenêtre reste théoriquement ouverte — mais certains actes de donation peuvent être contestés ultérieurement si l'état de santé du donateur est altéré au moment de la signature.
Quand et comment agir : les recommandations des experts
Les conseillers en gestion de patrimoine recommandent d'engager le processus de planification successorale au plus tard à 65 ans, et de le réviser tous les cinq ans ou lors de tout événement majeur : divorce, naissance d'un petit-enfant, cession partielle d'actifs, déménagement vers un autre canton ou à l'étranger.
Pour les entrepreneurs qui, à l'image de Christoph Blocher, restent actifs et publiquement visibles bien au-delà de cet âge, l'enjeu patrimonial ne tient pas à l'agenda politique. Il tient à la protection juridique et fiscale de la valeur construite sur toute une vie. La réforme de 2023 offre des leviers inédits — mais ils exigent des actes notariés formels et une coordination entre conseiller juridique, notaire et gestionnaire de patrimoine. Un testament seul ne suffit pas à sécuriser la continuité d'une entreprise familiale ni à protéger les bénéficiaires d'une fiscalité évitable.
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Avertissement YMYL : cet article est fourni à titre informatif uniquement. Il ne constitue pas un conseil juridique, fiscal ou financier personnalisé. Chaque situation patrimoniale est unique. Consultez un professionnel qualifié pour toute décision relative à votre succession ou à votre patrimoine.

Laurent Rousseau