Cet été, des images spectaculaires circulent sur les réseaux sociaux : des hydravions (en allemand Wasserflugzeuge) amerrissant en douceur sur le lac des Quatre-Cantons. Magnifique, certes — mais est-ce légal ? En Suisse, la réponse est beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît, et les amateurs d'aviation qui rêvent d'organiser un tel vol risquent de se retrouver dans une impasse juridique sérieuse.
La question que tout le monde se pose : peut-on vraiment poser un hydravion sur un lac suisse ?
Techniquement oui, pratiquement presque jamais. La Suisse est l'un des pays les plus restrictifs d'Europe en matière d'amerrissage sur eaux publiques. L'utilisation des lacs par des aéronefs est en principe interdite, sauf dans des cas très précis et sous réserve d'autorisations multiples.
En 2026, seul un exploitant privé dispose d'une autorisation générale permanente pour amerrir sur les eaux de quatre lacs : le lac des Quatre-Cantons, le lac de Zoug, le lac d'Aegeri et le lac de Zurich. À l'échelle du pays, on ne recense que trois hydravions immatriculés en Suisse. C'est dire l'état du marché.
Selon les données officielles de l'OFAC (Office fédéral de l'aviation civile), sur les cinq dernières années, seulement six autorisations ponctuelles ont été accordées pour des amerrissages hors hydro-aérodrome sur les eaux publiques suisses. Six en cinq ans. Le Léman, lui, reste pratiquement fermé aux hydravions, comme l'a rappelé le quotidien Le Temps.
Qui autorise quoi, et dans quel ordre ?
C'est là que la complexité juridique commence. L'autorisation d'amerrir sur un lac suisse ne dépend pas d'une seule administration — elle implique une cascade d'instances :
- L'OFAC (Office fédéral de l'aviation civile) : compétent pour la sécurité aéronautique, il est l'autorité centrale pour toute opération d'aéronef en dehors d'un aérodrome officiel.
- L'OFEV (Office fédéral de l'environnement) : les lacs suisses sont des espaces naturels protégés. Tout amerrissage doit être évalué à l'aune de la loi sur la protection de l'environnement et de la loi sur la pêche.
- L'ARE (Office fédéral du développement territorial) : les plans d'eau sont considérés comme des zones sensibles d'aménagement du territoire.
- Le canton concerné : son accord est indispensable — et il est rarement accordé, notamment en raison des exigences environnementales élevées que s'impose la Confédération helvétique.
- La commune riveraine : selon les cantons, l'avis de la commune peut également être requis.
À cela s'ajoute une contrainte opérationnelle précise : lors du décollage et de l'atterrissage, l'hydravion doit respecter un périmètre de sécurité minimal de 300 mètres par rapport aux rives et aux zones de baignade.
Cas concret : un club d'aviation vaudois veut organiser un show d'hydravions sur le Léman en août 2026
Prenons le cas d'un club d'aviation basé à Lausanne qui, inspiré par les images virales du Vierwaldstättersee, souhaite organiser un événement public avec deux hydravions amerrissant sur le lac Léman le week-end du 16 août 2026.
Si le club dépose sa demande en juin 2026, voici ce qui l'attend concrètement :
- OFAC : délai de traitement standard de 4 à 8 semaines. L'autorisation est soumise à la production d'un plan opérationnel détaillé, d'une attestation d'assurance responsabilité civile couvrant au minimum CHF 1,5 million, et d'une certification du ou des pilotes incluant la qualification Seaplane (ou équivalent EASA).
- OFEV : en l'absence d'étude d'impact préalable sur la faune aquatique et les zones de reproduction des poissons, la demande risque d'être bloquée. Le Léman abrite notamment des zones protégées pour la perche et la féra.
- Canton de Vaud : le service de la mobilité et du transport aérien doit donner son aval. Historiquement, le canton de Vaud a systématiquement refusé ce type de demande pour le Léman depuis l'initiative populaire fédérale de 1979 qui visait à interdire les hydravions sur les lacs suisses — initiative finalement retirée, mais dont l'esprit continue d'influencer les décisions cantonales.
Résultat probable : même en ayant déposé sa demande quatre mois à l'avance, le club aurait moins de 20 % de chances d'obtenir l'ensemble des autorisations nécessaires avant la date prévue. Sans autorisation complète, l'événement ne peut pas avoir lieu — et toute tentative d'amerrir sans autorisation constitue une infraction à la loi sur l'aviation (LA), passible d'une amende allant jusqu'à CHF 20 000.
À noter : si l'événement se tient sur le lac des Quatre-Cantons (où l'autorisation générale existe), le délai est réduit et la probabilité de succès bien plus élevée — à condition de passer par l'exploitant titulaire de l'autorisation.
Ce que cela change pour vous en 2026
Si vous êtes pilote, organisateur d'événement ou simplement passionné d'aviation, voici l'essentiel à retenir :
Vous voulez piloter un hydravion sur un lac suisse ?
- Vérifiez d'abord si le lac figure parmi les quatre couverts par l'autorisation générale existante.
- Sinon, comptez au minimum 6 mois de démarches et préparez-vous à une forte probabilité de refus.
- Assurez-vous que votre qualification de pilote inclut une mention hydravion ou seaplane — une licence PPL classique ne suffit pas.
Vous assistez à un événement d'hydravions ?
- S'il est légal, l'organisateur dispose de toutes les autorisations susmentionnées. N'hésitez pas à les lui demander — c'est votre droit en tant que spectateur ou participant.
- En cas de doute sur la légalité d'une opération, vous pouvez signaler la situation à l'OFAC via son formulaire en ligne.
Vous êtes riverain d'un lac suisse ?
- La réglementation actuelle vous protège. Le périmètre des 300 mètres s'applique aux rives habitées, et toute violation peut être signalée à la police cantonale ou directement à l'OFAC.
Pour mieux comprendre vos droits en matière d'aviation légère ou d'événements aériens, une consultation avec un avocat spécialisé en droit aérien sur Expert Zoom peut vous éviter des démarches inutiles — et des amendes coûteuses.
Ce que dit la loi suisse : le cadre légal en bref
La réglementation suisse en matière d'hydravions s'appuie sur plusieurs textes fondamentaux :
- Loi fédérale sur l'aviation (LA) : définit les conditions d'utilisation des aéronefs hors aérodromes.
- Ordonnance sur les atterrissages en campagne (OSAC) : précise les règles techniques pour tout décollage ou atterrissage hors d'un aérodrome officiel.
- Loi fédérale sur la protection des eaux (LEaux) : impose une évaluation environnementale pour toute utilisation motorisée des eaux publiques.
L'OFAC coordonne ces textes avec les cantons, mais il n'existe pas — en 2026 — de guichet unique permettant de centraliser toutes les autorisations requises. C'est précisément ce vide administratif qui rend les démarches si complexes et si longues pour les porteurs de projets.
À titre de comparaison, la France a mis en place depuis 2023 un cadre d'autorisation simplifié pour les hydravions sur certains plans d'eau classifiés, avec des délais réduits à 6 semaines. L'Autriche autorise quant à elle des vols touristiques réguliers sur plusieurs lacs alpins. La Suisse fait figure d'exception en Europe par la rigueur de ses restrictions — une rigueur que ses partisans justifient par la densité de population sur les rives des grands lacs et par la qualité exceptionnelle des milieux aquatiques helvétiques.
La situation pourrait évoluer : l'OFAC, l'OFEV et l'ARE ont été mandatés pour trouver une solution concertée et simplifier les procédures. Mais à ce jour, aucune réforme concrète n'a été adoptée. Pour les amateurs d'hydravions, le ciel suisse reste ouvert — mais l'eau, elle, demeure largement fermée.
Avertissement : cet article a une vocation informative générale. Il ne constitue pas un conseil juridique. Pour toute démarche relative à l'obtention d'une autorisation d'amerrissage, consultez un avocat spécialisé en droit aérien ou contactez directement l'OFAC.

Camille Favre