Le 17 août 2026, Frank Beard s'est éteint à l'âge de 77 ans dans son ranch de Richmond, au Texas, après plusieurs semaines en soins palliatifs. Batteur de ZZ Top pendant 56 ans, il était le dernier des trois membres fondateurs encore en vie — Dusty Hill, le bassiste, ayant disparu en 2021. Billy Gibbons, guitariste et voix iconique du groupe, a annoncé que ZZ Top continuerait à tourner selon le vœu exprimé par Beard. La tournée reprend dès ce week-end à l'Austin City Limits Live, avec Elwood Francis — le technicien de scène de Hill — toujours à la basse. Mais derrière la continuité artistique affichée se cache une réalité juridique que peu de musiciens anticipent : que deviennent les droits d'un groupe lorsque meurt son dernier cofondateur ?
La fin du trio originel : 56 ans de longévité, une succession complexe
ZZ Top s'est formé à Houston en 1969. Pendant 56 ans, le trio n'a jamais changé de composition — une longévité rarissime dans l'industrie musicale mondiale. La mort de Dusty Hill en 2021 avait constitué un premier test : le groupe avait survécu grâce à une transmission directe et volontaire, Hill ayant lui-même désigné Elwood Francis comme successeur avant de mourir. La disparition de Frank Beard pose un défi d'une autre nature : il n'existe plus aucun membre fondateur pour incarner l'identité originelle du groupe.
Billy Gibbons a déclaré, selon Rolling Stone, que « le groupe dont il faisait partie depuis six décennies va continuer à avancer comme il l'avait souhaité. » Une intention sincère — mais qui ne remplace pas une structure juridique. Sans accord contractuel explicite entre membres, les droits sur le nom ZZ Top, les masters des enregistrements et les compositions peuvent se retrouver fragmentés entre les héritiers de Beard, les ayants droit de Hill et l'entité commerciale portant la marque. Ce scénario, rare pour un groupe de cette stature, est banal pour les milliers de formations musicales qui n'ont jamais formalisé leur situation.
En Suisse, les mêmes enjeux s'appliquent à l'échelle locale — et sans l'équipe de juristes qu'une major peut mobiliser.
Droits d'auteur, marque collective et succession : trois niveaux souvent confondus
Pour comprendre ce qui se joue juridiquement à la mort d'un musicien, il faut distinguer trois niveaux de droits que même les musiciens professionnels confondent souvent.
Les droits d'auteur sur les compositions sont régis en Suisse par la Loi fédérale sur le droit d'auteur (LDA) : ils durent 70 ans après le décès du créateur et sont transmis aux héritiers légaux ou testamentaires. La SUISA, société suisse pour les droits des auteurs d'œuvres musicales, continue de verser les redevances aux héritiers selon la clé de répartition définie entre membres — que le groupe continue de tourner ou non. Ce mécanisme est relativement bien encadré.
Les droits sur les masters (enregistrements phonographiques) appartiennent généralement à la maison de disques pour les grandes formations, ou aux musiciens eux-mêmes via leur label indépendant. Ces droits sont également transmissibles par succession et peuvent générer des flux financiers importants, notamment via les plateformes de streaming.
La marque collective — c'est-à-dire le nom du groupe, déposé ou non auprès de l'Institut fédéral de la propriété intellectuelle (IPI) — est le point le plus vulnérable. Contrairement aux droits d'auteur, une marque n'a pas de durée automatique : elle doit être renouvelée, exploitée et, surtout, son appartenance doit être contractuellement définie. Sans accord, les héritiers d'un membre décédé deviennent copropriétaires de fait du nom de groupe, avec tous les droits de blocage que cela implique.
D'après une analyse du cabinet américain Indie Law (2024), 68 % des groupes actifs depuis plus de dix ans n'ont jamais rédigé d'accord formel sur la propriété de leur nom en cas de décès ou de départ d'un membre. Pour les groupes suisses, cette lacune expose les membres survivants à des procédures longues, coûteuses, et potentiellement paralysantes.
L'analyse d'expert : pourquoi un juriste spécialisé fait la différence
Un avocat spécialisé en propriété intellectuelle ou en droit du divertissement peut structurer la protection d'un groupe sur trois axes complémentaires.
Premièrement, le dépôt de marque auprès de l'IPI. En Suisse, le dépôt d'une marque dans une seule classe coûte CHF 550 pour dix ans — un investissement dérisoire comparé aux sommes en jeu lors d'un conflit successoral. L'idéal est qu'une entité juridique — société simple, Sàrl ou SA — détienne la marque, et non les individus directement. Si la marque appartient aux personnes physiques, elle suit les aléas de leur vie privée (décès, divorce, faillite personnelle).
Deuxièmement, le contrat de bande (band agreement). Ce document contractuel définit la propriété de chaque actif, la répartition des revenus, les droits de vote sur les décisions artistiques et commerciales, et les clauses de sortie en cas de décès, d'incapacité ou de départ volontaire. Sans ce document, un litige éclate entre les survivants et des héritiers qui n'ont aucun lien affectif avec la musique du groupe.
Troisièmement, la révision périodique. La situation d'un groupe évolue : les membres changent, les revenus fluctuent, les lois fiscales et les droits voisins s'adaptent. Un audit juridique tous les cinq à dix ans permet d'ajuster les protections en place avant qu'une crise ne survienne.
La mort de Frank Beard rappelle que même les formations les plus professionnelles peuvent traverser des transitions sans filet contractuel explicite. L'exemple ZZ Top fonctionne parce que Hill avait exprimé ses souhaits oralement et que la relation de confiance avec Gibbons est solide depuis des décennies. Ce n'est pas une garantie légale : c'est de la chance. Pour un groupe romand, miser sur la confiance sans contrat, c'est exposer son héritage musical à des risques évitables.
Cas concret : quand la succession d'un batteur bloque la tournée d'un groupe genevois
Imaginez le cas d'un groupe romand actif depuis 22 ans — appelons-le Les Forges de Genève. Quatre membres fondateurs, dont Thomas, 47 ans, batteur et l'un des piliers artistiques. Le groupe a déposé son nom à l'IPI il y a douze ans, mais aucun contrat de bande ne précise à qui appartient la marque en cas de décès. Implicitement, chaque membre détient une quote-part de 25 %.
Thomas décède sans testament musicalement spécifique. Ses deux enfants adultes héritent automatiquement de sa quote-part de 25 % dans la marque et dans les droits sur les huit albums autoproduits. Ils n'ont aucun lien affectif avec le groupe et souhaitent valoriser cet héritage.
Si le groupe n'a pas anticipé : les trois membres survivants doivent mandater un expert en évaluation de marque — coût estimé entre CHF 3 000 et CHF 8 000. Si la marque est évaluée à CHF 80 000 (valeur raisonnable pour un groupe régional avec un catalogue et une notoriété locale), la quote-part de 25 % représente CHF 20 000. À cela s'ajoutent les honoraires d'avocat (entre CHF 300 et CHF 500 par heure en Suisse romande), les frais de notaire pour l'acte de cession, et une procédure pouvant durer de six à dix-huit mois. Pendant cette période, le groupe ne peut pas signer de nouveaux contrats de concerts sous ce nom sans risquer un blocage judiciaire de la part des héritiers.
Si le groupe avait créé une structure adaptée : une société simple (art. 530 CO) portant la marque, avec des statuts prévoyant un droit de rachat prioritaire à prix fixé — par exemple, valeur comptable augmentée de 20 % — exerçable dans un délai de 60 jours suivant le décès d'un membre. Résultat : les trois membres survivants ont 60 jours pour racheter la part au prix convenu d'avance, sans expert externe, sans négociation ouverte avec des tiers non-musiciens, sans risque de blocage commercial. Coût total de la mise en place initiale : entre CHF 1 500 et CHF 4 000 selon la complexité. Différence avec le scénario de crise : plus de CHF 25 000 d'économies et dix-huit mois de sérénité artistique retrouvée.
C'est exactement ce que met en lumière la disparition de Frank Beard : même quand la volonté humaine est là, l'absence de structure contractuelle laisse une zone d'ombre qui peut coûter cher.
Ce que les musiciens suisses devraient faire maintenant
La mort de Frank Beard n'est pas seulement la fin d'une ère musicale texane. C'est un signal concret pour tous les musiciens qui n'ont pas encore réglé la question de la propriété collective de leur travail.
Si votre groupe n'a ni contrat de bande, ni marque déposée à l'IPI, ni structure juridique permettant de régler une succession sans tribunal, vous êtes exposé — et vos héritiers aussi. Un juriste spécialisé en droit de la propriété intellectuelle peut dresser un inventaire de vos droits existants, identifier les failles contractuelles et proposer des solutions adaptées à votre niveau d'activité et à votre budget.
Pour des questions relatives à la propriété intellectuelle musicale, aux contrats entre co-auteurs ou à la succession d'artistes, les experts juridiques disponibles sur Expert Zoom interviennent en ligne, sans déplacement. Consultez également notre analyse sur les droits et la succession d'un artiste solo lors d'un décès, qui traite de questions complémentaires sur le même terrain juridique.
Avertissement légal : Cet article est fourni à titre informatif uniquement et ne constitue pas un avis juridique. Consultez un avocat ou un juriste qualifié pour toute situation spécifique.

Cécile Girard