Le 9 mai 2026, Dave s'est éteint à 82 ans. Né Wouter Otto Levenbach le 4 mai 1944 à Amsterdam, cet enfant d'une famille juive néerlandaise était devenu l'une des voix emblématiques de la chanson française, adulé de la Belgique à la Suisse romande en passant par la France entière. «Vanina», vendue à plus d'un million d'exemplaires, «Lettre à Hélène», «Du côté de chez Swann» : ses chansons ont accompagné des générations d'auditeurs francophones.
Sa mort intervient quelques jours après son 82e anniversaire, et quelques semaines après le décès de Michel Cywie, le compositeur qui avait écrit la grande majorité de ses succès. La France prépare un hommage national. La Suisse romande, où il était très populaire, pleure une voix qui résonnait encore dans les radios il y a peu.
Mais derrière l'émotion, se pose une question que peu de familles d'artistes anticipent : que devient le patrimoine d'un chanteur après sa mort ?
Une carrière de six décennies, un catalogue considérable
Dave a enregistré son premier disque en 1966. En soixante ans de carrière, il a constitué un catalogue d'œuvres qui représente une valeur patrimoniale substantielle. Il a également été une personnalité télévisuelle majeure — animateur de «Du côté de chez Dave» et juré de «La France a un incroyable talent» —, ce qui signifie des droits sur des images audiovisuelles en plus des droits musicaux.
Son catalogue comprend des droits d'auteur sur les paroles (s'il en était l'auteur), des droits de communication au public sur ses interprétations, et des droits voisins liés à ses enregistrements commerciaux.
En France, les droits d'auteur s'éteignent 70 ans après la mort de l'auteur. Ses droits voisins d'artiste interprète durent 50 ans à compter de la publication de l'enregistrement (70 ans pour les enregistrements publiés depuis 2013). En pratique, les revenus générés par ses disques les plus anciens seront dans le domaine public dans les décennies à venir — mais les enregistrements plus récents, et les œuvres qu'il a co-signées, continueront de générer des royalties pendant très longtemps.
En Suisse, comment fonctionne la succession d'un artiste ?
Pour les artistes qui ont un lien avec la Suisse — par domicile, par la perception de revenus ou par le biais de contrats locaux — les questions successorales peuvent s'y appliquer partiellement. Plus généralement, cette situation est un excellent prisme pour comprendre la succession d'un artiste selon le droit successoral suisse.
Les héritiers légaux. En l'absence de testament, les héritiers reçoivent la totalité du patrimoine selon les règles légales (descendants, puis ascendants et conjoint). En Suisse comme en France, le conjoint survivant bénéficie d'une protection particulière.
Le legs des droits intellectuels. Les droits d'auteur et droits voisins font partie de la succession au même titre qu'un bien immobilier ou un compte en banque. Ils peuvent être légués par testament à une personne spécifique — pas forcément les héritiers légaux. Il est même possible de léguer ses droits à une fondation ou à une organisation culturelle.
La gestion post-mortem. Après le décès d'un artiste, les droits continuent d'être administrés — collecte des royalties, autorisation d'utilisation du catalogue, négociation de nouvelles licences. En France, la SACEM (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique) et en Suisse, la SUISA, assurent la gestion collective des droits musicaux et continuent de verser les redevances aux héritiers.
Pourquoi les familles d'artistes sont souvent prises de court
La mort d'un artiste révèle fréquemment des situations patrimoniales complexes que la famille n'avait pas anticipées :
Des droits répartis entre plusieurs ayants cause. Un album peut impliquer des auteurs, des compositeurs, des artistes interprètes et des producteurs — chacun ayant une quote-part différente. La succession d'un artiste ne donne pas automatiquement le contrôle total sur l'ensemble du catalogue.
Des contrats encore en vigueur. Des contrats de distribution, des licences de synchronisation (utilisation d'une chanson dans un film ou une publicité) ou des contrats d'édition musicale peuvent courir pendant des années après la mort de l'artiste. Les héritiers héritent aussi des obligations contractuelles.
Des œuvres inédites. Si l'artiste laisse derrière lui des enregistrements ou des partitions non publiés, les héritiers décident de leur sort. Publier ou ne pas publier — et dans quelles conditions — est une décision qui peut avoir des implications fiscales et artistiques importantes.
La fiscalité des droits d'auteur. En Suisse, les droits perçus par les héritiers sont imposables. Selon les cantons, ils peuvent être soumis aux droits de succession et/ou à l'impôt sur le revenu. La planification fiscale en amont — du vivant de l'artiste — peut réduire considérablement la charge fiscale pour les héritiers.
Ce que conseille un avocat spécialisé
Si vous êtes artiste, auteur, musicien ou que vous travaillez dans l'industrie créative, la mort de Dave est un rappel utile : la planification successorale ne concerne pas uniquement les grandes fortunes. Même un catalogue modeste peut générer des revenus pendant des décennies.
Voici ce que conseille un avocat spécialisé en droit de la propriété intellectuelle et en droit successoral :
Faites un inventaire de vos droits. Listez toutes vos œuvres enregistrées, publiées ou non, les contrats en cours, les sociétés de gestion auprès desquelles vous êtes affilié (SUISA, SACEM, etc.), et les recettes que vous percevez.
Rédigez un testament. Sans testament, vos droits seront répartis selon les règles légales, ce qui peut ne pas correspondre à votre volonté. Un testament vous permet de désigner précisément qui gèrera votre catalogue et dans quel esprit.
Communiquez vos souhaits artistiques. Voulez-vous que vos chansons puissent être utilisées dans des publicités ? Que vos enregistrements inédits soient publiés ? Ces instructions, si elles ne sont pas consignées, seront décidées par vos héritiers.
Consultez un avocat spécialisé. Les droits intellectuels, combinés aux règles successorales, forment une matière complexe. Un avocat ou un notaire peut vous aider à construire une stratégie patrimoniale qui protège votre héritage artistique autant que votre famille.
Pour mieux comprendre comment ces droits s'appliquent concrètement dans le paysage culturel suisse, notre analyse sur le Prix Walo 2026 et les droits des artistes helvétiques illustre les enjeux actuels pour les créateurs actifs en Suisse.
La disparition de Dave n'est pas seulement la fin d'une carrière. C'est l'ouverture d'un chapitre juridique et patrimonial que chaque artiste devrait anticiper, quelle que soit l'ampleur de son catalogue.
Avertissement : cet article a une vocation informative générale. Il ne constitue pas un conseil juridique ou financier personnalisé. Pour toute question relative à la succession d'un artiste ou à la gestion de droits intellectuels, consultez un avocat ou un notaire spécialisé.

Sophie Magnin