Hier soir, le 27 juillet 2026, les pompiers d'Argovie ont été mobilisés en urgence à Koblenz (AG) : un incendie de prairie — un flurbrand — s'est propagé à un dépôt de bois puis à une parcelle forestière, brûlant une surface cumulée de plus de 2 000 m² en quelques dizaines de minutes. Cause : inconnue. La police cantonale argovienne a ouvert une enquête. Une question surgit immédiatement chez les propriétaires fonciers et agriculteurs de toute la Suisse : si c'est mon terrain qui prend feu en premier, est-ce que je suis responsable des dégâts chez le voisin — et qui paye ?
Un été de sécheresse qui multiplie les départs de feu
Les incendies de champ et de prairie se succèdent en Suisse depuis le début de l'été 2026. En avril, la commune de Rabius (GR) a vu ses pompiers intervenir sur une vaste surface de prairie en feu. En juillet, les autorités du district de Winterthour ont émis des alertes officielles sur les risques d'incendie en zones agricoles. Le canton d'Argovie a instauré une interdiction formelle de faire du feu en forêt et à la lisière des forêts, publiée sur les portails officiels de la police cantonale.
Selon les services météorologiques fédéraux, la combinaison de chaleur persistante, de vents forts et de sécheresse prolongée crée des conditions propices à une propagation ultrarapide des feux de végétation. À Koblenz, le vent a transformé un foyer initial de 50 × 50 m en deux incendies distincts en moins de trente minutes — l'un dans le dépôt de bois, l'autre dans la forêt attenante. Plusieurs arbres ont été endommagés. Aucun blessé n'a été déploré, mais les dommages matériels sont significatifs.
Ce scénario illustre un risque souvent sous-estimé : la responsabilité civile du propriétaire dont le terrain est le point de départ d'un incendie qui se propage chez autrui.
Ce que dit le droit suisse : l'article 679 CC en première ligne
En Suisse, la responsabilité d'un propriétaire foncier pour les dommages causés à ses voisins est encadrée par l'article 679 du Code civil suisse (CC). Ce texte dispose que quiconque est lésé ou menacé d'un dommage parce qu'un propriétaire excède son droit peut exiger la réparation du préjudice. Ce régime de responsabilité est dit « objectif causal » : il ne requiert pas nécessairement une faute intentionnelle prouvée. Il suffit que l'utilisation abusive ou négligente de la propriété ait causé un préjudice mesurable à un tiers.
Dans le contexte d'un flurbrand, deux bases légales entrent en jeu :
Responsabilité objective (art. 679 CC) : si l'incendie a démarré sur votre parcelle et s'est propagé en raison d'une absence d'entretien — herbes sèches accumulées, stockage inadapté de matières combustibles, déchets végétaux non sécurisés — vous pouvez être tenu de réparer les dommages causés aux propriétés voisines, même sans faute directement prouvée.
Responsabilité par faute (art. 41 CO) : si la cause du feu est attribuable à une négligence identifiable — barbecue allumé en période d'interdiction cantonale, travaux agricoles avec des machines générant des étincelles par grand vent (des cas documentés en Autriche et en Allemagne impliquent des presses à balles rondes), cigarette jetée dans un champ desséché — la responsabilité est fondée sur la faute et l'obligation de réparer le préjudice intégral s'impose.
Les assurances cantonales des bâtiments (ACB), obligatoires dans la quasi-totalité des cantons suisses, couvrent les dommages immobiliers causés par le feu. Elles indemnisent la victime, puis exercent un droit de recours contre l'auteur de l'incendie à hauteur des sommes versées, dès lors qu'une faute peut être établie. Ce mécanisme de subrogation est systématique et peut dépasser largement les montants couverts par une assurance responsabilité civile privée standard.
Si l'interdiction cantonale de feu n'a pas été respectée, les enjeux sont bien plus graves
Plusieurs cantons suisses émettent chaque été des interdictions de feu officielles, consultables sur les sites des polices cantonales et des autorités forestières. Enfreindre une telle interdiction et déclencher un incendie constitue non seulement une faute civile, mais engage également une responsabilité pénale. L'article 222 du Code pénal suisse sanctionne l'incendie par négligence d'une peine privative de liberté de trois ans ou d'une peine pécuniaire. Si des dommages environnementaux significatifs sont causés (forêt, biotopes protégés), des infractions environnementales complémentaires peuvent s'y ajouter.
En pratique, l'auteur d'un flurbrand provoqué par négligence peut cumuler une condamnation pénale, une obligation civile de réparation intégrale vis-à-vis des voisins, et un recours de l'ACB pour les montants qu'elle a versés — même si son assurance RC intervient en première ligne.
Cas concret : le fermier de Windisch et ses 4 hectares de blé mûr
Prenez l'exemple d'un agriculteur établi dans la région de Windisch (AG), propriétaire de 4 hectares de blé en pleine maturité. Le 28 juillet 2026, alors que les températures dépassent 34°C et que le vent souffle à 40 km/h — conditions de grand risque documentées ce jour-là en Argovie — sa moissonneuse-batteuse projette une étincelle sur les chaumes : un flurbrand démarre. En moins de vingt minutes, le feu gagne 1,5 hectare de son propre blé, franchit la haie bocagère mitoyenne et brûle 0,8 hectare appartenant à son voisin.
Conséquences chiffrées, basées sur les prix agricoles suisses 2026 :
- Perte propre : 1,5 ha de blé détruit ≈ 1 500 à 1 800 CHF de perte sur récolte brute (environ 1 000 CHF/ha en blé suisse)
- Dommage voisin — récolte : 0,8 ha brûlé ≈ 800 à 960 CHF de valeur marchande détruite, plus 400 à 600 CHF de frais de remise en état (labour, réensemencement)
- Si un abri agricole attenant a brûlé : dommages potentiels de 15 000 à 50 000 CHF selon la valeur assurée par l'ACB cantonale
Si l'ACB du voisin rembourse l'abri — ce qui est son obligation légale — elle se retourne immédiatement contre le fermier de Windisch pour le montant versé, en prouvant la négligence par l'utilisation d'une machine agricole en conditions de grand risque sans les précautions recommandées. Si le montant dépasse le plafond de sa RC privée (souvent 5 millions CHF, mais parfois moins pour les exploitations agricoles), la différence reste à sa charge personnelle. Un avocat spécialisé en droit rural peut faire la différence entre une transaction amiable rapide et un contentieux judiciaire pouvant durer plusieurs années.
Pour aller plus loin sur le droit applicable en Suisse, le texte intégral de l'article 679 du Code civil suisse est disponible sur la base de données officielle du droit fédéral (fedlex.admin.ch).
Que faire concrètement — avant et après un incident
En prévention (maintenant) :
- Vérifiez quotidiennement si votre canton a émis une interdiction de feu (portails des polices cantonales et des services forestiers)
- Adaptez vos travaux agricoles mécanisés aux conditions météorologiques : évitez les opérations générant des étincelles (moisson, broyage) par fort vent et chaleur extrême
- Vérifiez que votre RC privée ou votre assurance exploitation agricole couvre explicitement les dommages aux tiers résultant d'un incendie parti de votre terrain — un certain nombre de polices excluent les sinistres survenus en violation d'interdictions officielles
Si un incendie s'est déclaré depuis votre terrain :
- Appelez les secours immédiatement : 118 (pompiers) et 117 (police)
- Ne tentez pas d'éteindre seul un feu de végétation par vent fort — le risque d'encerclement est réel
- Documentez la cause présumée dès que possible (photos, vidéos horodatées, témoins)
- Informez votre assureur dans les 24 à 48 heures suivant l'incident
- Consultez un avocat spécialisé avant de faire une déclaration détaillée à la police cantonale — vos premières déclarations spontanées peuvent être retenues contre vous dans la procédure pénale ou civile
Si vous êtes victime :
- Déposez une plainte pénale auprès de la police cantonale
- Signalez le sinistre à l'ACB pour les bâtiments, et à votre assurance agricole pour les récoltes
- Faites constater les dommages par un expert mandaté rapidement, avant que les traces ne disparaissent
- Conservez tous les justificatifs de pertes : devis de réensemencement, factures d'intervention, relevés de production comparés aux années précédentes
Comme le montrent les incidents récents de Grossbrand à Erlen et la question de l'indemnisation des locaux commerciaux, les incendies qui se propagent entre propriétés voisines en Suisse posent systématiquement la question de qui supporte la charge financière finale — et la réponse dépend souvent du conseil juridique obtenu dans les premières heures.
Un flurbrand peut sembler un aléa naturel impossible à maîtriser. En droit suisse, la frontière entre force majeure et négligence fautive est pourtant étroitement surveillée par les juges et les assurances — d'autant plus en période d'interdictions officielles clairement publiées.
Avertissement : cet article est fourni à titre informatif et ne constitue pas un avis juridique. Pour toute situation spécifique, consultez un avocat spécialisé en droit civil suisse.

Élise Meyer