SRF et le « Finance Bro » : que dit le droit suisse si vous devenez un mème involontaire ?

Reporter tend un microphone à un passant en costume sur la Bahnhofstrasse de Zurich, style photojournalisme documentaire
7 min de lecture 9 août 2026

Le 7 août 2026, SRF publiait sur ses réseaux sociaux un extrait de l'émission « Donat auf Achse » : le reporter Donat Hofer interviewait en rue Roman, un jeune trader de fonds indiciels croisé sur la Bahnhofstrasse de Zurich. En quelques heures, le clip devenait viral dans toute la Suisse alémanique et au-delà. La phrase « I earn multiple 100 » — comprenez « plusieurs centaines de milliers de francs » — et les anglicismes à répétition du protagoniste ont généré une avalanche de mèmes, de parodies et de commentaires. La situation est devenue si intense que SRF a dû désactiver les commentaires sous la vidéo, moins de 24 heures après sa publication.

L'affaire du « Finance Bro » zurichois est divertissante pour les observateurs. Mais elle soulève une question juridique que la plupart des Suisses ignorent jusqu'au moment où elle les concerne personnellement : si vous acceptez une interview dans la rue et que la vidéo devient un mème national, quels sont vos droits ?

Comment une interview de rue en 2026 peut changer une vie en 48 heures

Donat Hofer sillonne la Suisse depuis trois saisons pour son magazine « Reporter Spezial – Donat auf Achse » (SRF 1, troisième saison débutée le 5 août 2026). Le principe est volontairement non préparé : pas de sujet annoncé, pas d'invité confirmé — juste des rencontres au hasard avec des inconnus qui acceptent de se livrer quelques minutes à la caméra. Roman a joué le jeu. Il ne savait pas qu'il deviendrait l'un des personnages les plus commentés de l'été sur les réseaux sociaux suisses.

Selon le site watson.ch, Donat Hofer a précisé après coup qu'il n'avait jamais cherché à ridiculiser son interlocuteur. Mais la dynamique des réseaux sociaux a très vite débordé le cadre journalistique originel : des comptes satiriques sur X (ex-Twitter), Instagram et TikTok ont repris l'extrait, l'ont monté, l'ont doublé, l'ont détourné. Des articles ont suivi dans 20 Minuten, Blick et Inside Paradeplatz. La vitesse de propagation de cette vidéo illustre un paradoxe juridique central de notre époque : le cadre légal pour protéger votre image en Suisse existe et est solide — mais la grande majorité des citoyens ne savent pas concrètement comment l'activer.

Le droit à l'image en Suisse : un cadre plus protecteur qu'on ne le croit

En Suisse, le droit à l'image est ancré à l'article 28 du Code civil (CC) qui garantit la protection de la personnalité contre toute atteinte illicite. Ce texte s'applique même pour des prises de vue réalisées dans des espaces publics — contrairement à une idée répandue selon laquelle « filmer dans la rue est toujours autorisé ».

La nuance est essentielle : filmer quelqu'un dans un espace public n'est pas en soi une violation de ses droits si la personne consent, même implicitement, à être filmée. Mais diffuser ce contenu peut devenir problématique dès lors que :

  • la diffusion dépasse le cadre du consentement initial (une interview pour un magazine de proximité diffusée ensuite en boucle sur les réseaux sociaux avec un effet de moquerie ciblée) ;
  • la diffusion provoque une atteinte grave à l'honneur ou à la réputation de la personne concernée ;
  • des tiers utilisent l'image dans des montages, des détournements ou des deepfakes sans aucun accord préalable.

Depuis le 1er septembre 2023, la Loi fédérale révisée sur la protection des données (nLPD) renforce encore ce cadre. L'image d'une personne identifiable constitue une donnée personnelle dont tout traitement — y compris la diffusion — doit reposer sur un motif justificatif légal : consentement de l'intéressé, intérêt public prépondérant ou intérêt privé prépondérant du diffuseur. Pour SRF, l'intérêt journalistique peut justifier la diffusion initiale. Mais les reprises et détournements par des particuliers sur les réseaux sociaux n'en bénéficient pas automatiquement, selon le Préposé fédéral à la protection des données et à la transparence (PFPDT).

La limite entre satire légitime et atteinte à la personnalité

Le Tribunal fédéral reconnaît un espace à la satire et à l'humour public. Mais cet espace a des bornes précises. Une parodie est licite si elle ne nuit pas gravement à l'honneur de la personne visée et si son caractère satirique est clairement identifiable comme tel.

Dans le cas du Finance Bro, cette ligne peut être mince. Des montages qui modifient les propos originaux, attribuent à Roman des intentions qu'il n'a jamais exprimées, ou le ridiculisent de manière répétée et ciblée — même sous couverture d'humour — peuvent excéder ce droit à la satire. Des avocats spécialisés en droit des médias relèvent qu'une personne dans la situation de Roman peut, dans certains cas, obtenir une injonction de cesser la diffusion (Unterlassung) ou demander réparation du tort moral en vertu des articles 28a et 49 CC.

À ce sujet, il est utile de lire comment d'autres affaires liées à des personnalités médiatiques suisses ont été traitées — notamment dans l'article sur Patricia Boser et les droits à l'image publié sur Expert Zoom, qui aborde des mécanismes similaires pour des figures de l'écran helvétique. La problématique de la réputation en ligne est également analysée sous l'angle du droit suisse dans le dossier consacré à Sascha Rüfer et la réputation numérique.

Cas concret : si c'était vous sur la Bahnhofstrasse

Prenons une situation réaliste. Vous êtes ingénieur IT à Zurich, 34 ans. En septembre 2026, un journaliste d'un media suisse romand vous interpelle devant la HB et vous pose des questions sur l'équilibre entre vie professionnelle et salaire dans votre secteur. Vous répondez spontanément, parlez de vos revenus approximatifs et de votre rapport au travail. Vous pensez à un reportage sérieux. Deux jours plus tard, un extrait de 45 secondes circule massivement sous le titre « Sales Guy explique son salaire », accompagné de centaines de commentaires moqueurs.

Ce que vous pouvez faire, concrètement :

  • Dans les 24 à 48 premières heures : contactez le service juridique de la chaîne ou du media pour demander le retrait ou la restriction de diffusion de l'extrait viral. La plupart des médias suisses disposent d'un délai légal de 30 jours ouvrables pour répondre, mais une demande urgente peut accélérer le processus.
  • En cas de refus : saisissez le Médiateur des médias électroniques (OMFE) — procédure entièrement gratuite, délai moyen de 3 à 6 semaines.
  • Pour les reprises sur réseaux sociaux : une plainte auprès de la plateforme (Instagram, TikTok, X) peut déclencher un retrait dans 5 à 10 jours ouvrables si la violation des conditions d'utilisation est manifeste (utilisation de votre image sans consentement à des fins de moquerie).
  • En dernier recours : une demande de mesures provisionnelles (art. 261 CPC) devant le tribunal compétent peut aboutir à une ordonnance de retrait d'urgence en 48 à 72 heures si vous pouvez prouver une atteinte grave et imminente à votre personnalité. Les frais de procédure en première instance varient généralement entre 2 000 et 8 000 CHF selon le canton et la valeur litigieuse.

La règle d'or : plus vous attendez, plus la vidéo est indexée, partagée, archivée, et plus il devient difficile — même avec une décision judiciaire — d'effacer les traces numériques de manière exhaustive. L'assistance d'un avocat spécialisé dès les premières 24 heures est de loin la stratégie la plus efficace.

Ce qu'il faut vérifier avant d'accepter une interview dans la rue

L'affaire du Finance Bro rappelle quelques réflexes de base que beaucoup de gens ignorent :

1. Demandez toujours à quelles fins la vidéo sera utilisée. Une interview pour un magazine de proximité diffusée uniquement sur un canal TV régional n'a pas le même impact qu'un extrait posté sur les réseaux sociaux officiels d'un média national à fort taux d'engagement.

2. Vérifiez si vous pouvez relire ou visionner l'extrait avant diffusion. Ce droit de prévisualisation n'est pas automatique, mais un media sérieux l'accordera souvent sur demande explicite.

3. Un accord verbal n'a pas la même valeur probante qu'un accord écrit. Si un journaliste vous demande de signer un formulaire de cession de droits, lisez-le : certains cèdent vos droits d'image de façon illimitée dans le temps et dans l'espace, y compris pour les réseaux sociaux.

4. YMYL — Avertissement important : cet article est fourni à titre informatif et ne constitue pas un conseil juridique. Chaque situation est unique. Si vous êtes concerné par une atteinte à votre image ou à votre réputation, consultez un avocat spécialisé en droit des médias ou en protection des données pour une analyse personnalisée.

En Suisse, le droit protège chacun face aux dérapages de la viralité — même face à une chaîne publique de renom. Si vous vous trouvez dans une situation similaire à celle du Finance Bro, un spécialiste sur ExpertZoom peut vous orienter rapidement vers les démarches les plus adaptées à votre cas, avant que la situation n'échappe à tout contrôle numérique.

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