Andre Agassi n'est plus seulement une légende du tennis. À 56 ans, l'ancien numéro un mondial américain s'est imposé comme une figure majeure de la philanthropie éducative, ayant levé plus de 120 millions de dollars pour les enfants défavorisés du Nevada. Alors que son école préparatoire d'Agassi à Las Vegas célèbre plus de vingt ans d'existence, les conseillers en gestion de patrimoine suisses scrutent son modèle avec attention. En Suisse, où la philanthropie structurée connaît une croissance de 8 % par an selon l'Association suisse des fondations, la démarche d'Agassi offre un cas d'école précieux.
De la déchéance sportive à la reconstruction par l'éducation
Le parcours philanthropique d'Andre Agassi trouve ses racines dans sa propre histoire. En 1997, alors qu'il chutait au 141e rang mondial et traversait une crise personnelle majeure, l'Américain a basculé vers une mission sociale. En 1998, il créait la Andre Agassi Charitable Foundation. L'année suivante, il ouvrait l'Andre Agassi College Preparatory Academy, une école publique charter de la maternelle à la terminale dans un quartier défavorisé de Las Vegas.
Cette institution, qui accueille aujourd'hui plus de 1 200 élèves, affiche un taux de réussite au baccalauréat de 100 % depuis 2010. Chaque diplômé est admis à l'université, une performance spectaculaire dans une zone où le taux de décrochage scolaire dépassait les 50 % avant l'arrivée de l'école. Agassi a personnellement investi plus de 40 millions de dollars dans le projet, transformant son prestige sportif en levier de développement social durable.
L'ancien champion, qui a remporté huit titres du Grand Chelem et la médaille d'or olympique d'Atlanta en 1996, ne se contente pas de signer des chèques. Il participe activement à la gouvernance de sa fondation, assiste aux cérémonies de remise des diplômes et maintient une présence physique dans l'établissement. Cette approche hands-on contraste avec la philanthropie passive pratiquée par de nombreuses fortunes.
Le modèle suisse de la fondation et ses convergences
La Suisse compte plus de 13 000 fondations, gérant ensemble un patrimoine estimé à 80 milliards de francs. L'Association suisse des fondations (SwissFoundations) relève que 62 % de ces structures soutiennent l'éducation, la recherche ou la formation. Pourtant, la majorité se contente de subventions ponctuelles à des institutions existantes, sans création d'infrastructures propres.
Le modèle Agassi — fondation + école autonome + mesure d'impact rigoureuse — interpelle les gestionnaires de patrimoine helvétiques. Roger Federer a emprunté une voie similaire avec sa fondation, qui a investi plus de 60 millions de francs dans l'éducation africaine depuis 2003. Mais Federer, contrairement à Agassi, n'a pas créé d'écoles directement gérées. La fondation du Bâlois privilégie le partenariat avec des ONG locales.
Les différences illustrent deux philosophies. Agassi mise sur le contrôle direct et la mesure d'impact immédiate. Federer mise sur la délégation et l'adaptation locale. Pour un philanthrope suisse souhaitant structurer sa démarche, le choix entre ces modèles détermine la gouvernance, la fiscalité et l'efficacité perçue.
Les leçons fiscales et juridiques pour les donateurs suisses
En Suisse, la création d'une fondation d'utilité publique offre des avantages fiscaux significatifs. Les cantons exonèrent généralement de l'impôt sur le revenu et sur la fortune les fondations qui remplissent les critères de l'utilité publique. Les dons effectués à ces fondations sont déductibles du revenur imposable dans des limites variables selon les cantons — jusqu'à 20 % du revenu net dans certains cas.
Le modèle Agassi, transposé en droit suisse, soulève plusieurs questions stratégiques. Premièrement, faut-il créer une fondation autonome ou s'appuyer sur une fondation-abri existante ? La seconde option, moins coûteuse en frais administratifs, limite la personnalisation du projet. Deuxièmement, comment articuler la fondation avec la succession familiale ? En Suisse, les donations anticipées à une fondation peuvent réduire la masse successorale soumise aux droits de succession, particulièrement élevés dans certains cantons.
Troisièmement, la mesure d'impact — le pilier central du modèle Agassi — nécessite des outils de reporting sophistiqués. Les gestionnaires de patrimoine zurichois et genevois développent désormais des indicateurs de performance sociale (ISR sociale) qui évaluent le retour non financier des investissements philanthropiques. Ces métriques, bien que complexes à standardiser, répondent à une demande croissante de transparence de la part des donateurs.
La nouvelle génération de philanthropes suisses
Les données de l'Association suisse des banquiers montrent que les fortunes de moins de 50 ans privilégient de plus en plus la philanthropie structurée aux simples dons charitables. Cette cohorte, souvent issue de la tech ou des start-ups, attend des fondations la même rigueur analytique que leurs investissements financiers. Le modèle Agassi, avec ses objectifs chiffrés et son suivi longitudinal des élèves, cadre parfaitement avec cette attente.
L'école Agassi publie chaque année un rapport d'impact détaillé : taux d'admission à l'université, bourses obtenues, salaires moyens des diplômés cinq ans après la sortie. Cette granularité inspire les fondations suisses qui cherchent à démontrer leur efficacité. Le Crédit Suisse, UBS et Lombard Odier ont d'ailleurs développé des offres de « conseil en philanthropie » destinées à leurs clients fortunés, intégrant ces standards de mesure.
Quand consulter un conseiller en gestion de patrimoine
Si la démarche d'Agassi suscite l'admiration, sa réplication en Suisse nécessite une expertise pointue. La création d'une fondation implique des choix juridiques (droit suisse ou étranger), fiscaux (cantonal et fédéral) et stratégiques (mission, gouvernance, pérennité). Un conseiller en gestion de patrimoine peut structurer cette démarche en lien avec des notaires, des fiscalistes et des spécialistes du droit des fondations.
Pour les donateurs souhaitant s'engager sans créer leur propre structure, les fondations d'entreprise ou les fondations-abri offrent des alternatives souples. Le gestionnaire de patrimoine évalue le montant optimal à consacrer à la philanthropie en fonction de la situation successorale, des objectifs familiaux et des contraintes fiscales. Il coordonne également la transmission de cette culture du don aux générations futures.
L'exemple d'Andre Agassi prouve que la reconversion d'un champion en acteur de changement social repose sur trois piliers : une vision claire, des ressources durables et une mesure rigoureuse de l'impact. Pour les philanthropes suisses, ces principes s'appliquent avec la même exigence — qu'il s'agisse de millions ou de milliers de francs.

Laurent Rousseau