Depuis le 1er janvier 2025, votre employeur a peut-être l'obligation légale de mettre en place un dispositif de partage de la valeur — mais il n'est pas obligé de vous en informer spontanément. La loi n° 2023-1107 du 29 novembre 2023 a créé cette nouvelle obligation pour les PME de 11 à 49 salariés ayant réalisé des bénéfices nets fiscaux positifs trois années consécutives. Les salariés de PME qui ne revendiquent pas leurs droits risquent de ne percevoir qu'un montant symbolique, voire rien du tout. Voici ce que vous êtes en droit d'exiger et comment engager une négociation efficace.
Droit 1 — Être informé de l'existence d'un dispositif
Tout salarié a le droit d'être informé de la mise en place d'un accord d'intéressement, de participation ou d'une décision unilatérale (DUE) instaurant une PPV. L'article R. 3313-1 du Code du travail impose à l'employeur de remettre à chaque salarié un livret d'épargne salariale mentionnant les dispositifs en vigueur. La DUE instaurant une PPV doit également être portée à la connaissance des salariés dans un délai raisonnable avant le versement.
Ce que vous pouvez faire : Demandez par écrit (email suffit, gardez une trace) à votre employeur ou service RH :
- Quel dispositif a été mis en place en 2025 (PPV, intéressement, participation) ?
- Quel est le montant prévu ou la formule de calcul ?
- Quand le versement interviendra-t-il ?
Si votre employeur refuse de répondre, c'est un signal d'alerte. Il est en droit de différer la communication jusqu'à la signature de la DUE ou de l'accord, mais pas de vous cacher indéfiniment l'existence du dispositif.
Droit 2 — Participer à la négociation via le CSE
Dans les PME de 11 à 49 salariés disposant d'un Comité Social et Économique (CSE), les représentants du personnel ont un rôle actif dans la mise en place du partage de la valeur.
Pour un accord d'intéressement ou de participation : Le CSE est obligatoirement consulté avant la signature. Il peut formuler des observations et proposer des amendements sur la formule de calcul, les critères de déclenchement ou les modalités de répartition. L'employeur n'est pas obligé d'accepter les propositions du CSE, mais il doit justifier ses refus.
Pour une décision unilatérale (DUE) instaurant une PPV : Le CSE est consulté pour avis, mais l'avis est simplement consultatif. L'employeur peut passer outre. En revanche, si une représentation syndicale existe dans l'entreprise, un accord d'entreprise peut remplacer la DUE — ce qui donne plus de poids à la négociation.
Scénario concret : Caroline est déléguée CSE dans une PME de 25 salariés à Nantes. Son employeur prévoit une PPV de 500 € pour tous en 2025. Elle analyse les bilans des 3 derniers exercices (bénéfice en hausse de 12 %) et propose au CSE de demander une augmentation du plafond à 1 500 €, argumentée sur la progression des marges. L'employeur accepte finalement 1 000 €. Sans la démarche du CSE, les salariés auraient touché 50 % de moins.
Droit 3 — La non-substitution à d'autres éléments de salaire
La loi interdit explicitement que la PPV, l'intéressement ou la participation se substituent à :
- Un élément de salaire prévu par une convention collective, un accord d'entreprise ou un usage (13e mois, prime d'ancienneté, prime de résultat conventionnelle)
- Une augmentation de salaire déjà négociée ou annoncée
- Une prime due en vertu d'un engagement unilatéral de l'employeur
Cette règle de non-substitution est codifiée à l'article L. 3315-5 du Code du travail pour l'intéressement, et étendue à la PPV depuis 2022. En pratique, elle signifie que votre employeur ne peut pas geler votre 13e mois « parce qu'il verse une PPV » — les deux sont cumulables et indépendants.
Comment vérifier : Comparez votre bulletin de salaire 2024 à celui de 2025. Si une prime habituelle a disparu l'année où la PPV est apparue, interrogez votre RH par écrit. Si la suppression n'est pas justifiée par une modification conventionnelle, vous pouvez saisir les prud'hommes pour substitution illégale.
Le 1er mai reste un moment clé pour rappeler ces droits : vos droits de salarié face à l'employeur au 1er mai 2026 rappelle les leviers légaux disponibles en matière de rémunération.
Comment négocier concrètement : 5 étapes pratiques
Même sans mandat syndical, un salarié peut influencer les conditions du partage de la valeur dans sa PME. Voici comment procéder de manière constructive :
Vérifiez les critères de l'obligation — Consultez les comptes annuels de l'entreprise déposés au greffe du tribunal de commerce. Si les trois critères (11-49 salariés, bénéfices nets positifs 3 ans, absence de dispositif) sont réunis, votre employeur est bien soumis à l'obligation.
Identifiez le levier le plus adapté à votre situation — Si vous avez un CSE, passez par les représentants du personnel. Si non, une pétition signée par plusieurs salariés a une valeur symbolique forte. La transparence salariale est désormais un sujet que les employeurs ne peuvent plus ignorer, notamment face aux nouvelles générations (voir : Génération Z et transparence salariale).
Documentez votre demande — Rédigez un courrier ou email clair : citez la loi n° 2023-1107, les critères remplis, et le dispositif que vous proposez (accord d'intéressement plutôt que DUE si vous souhaitez des montants garantis sur formule).
Proposez plutôt qu'exigez — Une négociation réussie part d'une proposition constructive : "Nous souhaitons proposer de mettre en place un accord d'intéressement avec les critères suivants..." L'employeur qui se sent mis en cause se ferme ; celui qui se sent associé à une démarche de performance s'ouvre.
Recourez à un avocat en cas de blocage — Si l'employeur remplit clairement les critères et refuse toute action, un avocat spécialisé en droit social peut analyser les voies de recours (mise en demeure, saisine des prud'hommes, alerte DREETS).
Droit 4 — Recours en cas d'absence totale de dispositif
Si votre employeur remplit les trois critères de l'obligation légale et ne met en place aucun dispositif, vous disposez de plusieurs voies :
Saisir l'inspection du travail (DREETS) : La DREETS reçoit les plaintes des salariés sur les manquements à l'obligation de partage de la valeur. Un signalement peut déclencher un contrôle. L'inspection du travail peut dresser un procès-verbal et inviter l'employeur à régulariser sous délai.
Saisir le Conseil de Prud'hommes : Un salarié, ou un syndicat représentatif, peut saisir le conseil de prud'hommes pour faire constater le manquement et demander réparation. Le recours prud'homal exige généralement une mise en demeure préalable par lettre recommandée avec accusé de réception.
Préjudice à prouver : La difficulté est que la loi ne fixe pas de minimum de versement — un salarié peut prouver que son employeur était soumis à l'obligation mais ne peut pas facilement chiffrer son manque à gagner si aucun montant n'est fixé. Le recours le plus efficace reste souvent la médiation ou la pression collective via le CSE.
À retenir : L'absence totale de dispositif est le manquement le plus grave. Elle expose l'employeur à un redressement URSSAF (perte des exonérations sur les sommes qui auraient dû être versées) et à des actions prud'homales. Mais le salarié doit documenter sa démarche (relances écrites, absence de réponse) avant de saisir une juridiction.

Questions fréquentes sur les droits et la négociation en PME
Mon employeur dit qu'il a mis en place une PPV, mais je n'ai reçu aucun document. Est-ce normal ?
Non. La DUE instaurant la PPV doit être portée à la connaissance des salariés. En pratique, cela peut prendre la forme d'une note interne, d'un affichage ou d'un email RH. Si vous n'avez rien reçu, demandez à votre RH la copie de la DUE — c'est un document que vous avez le droit de consulter.
Je travaille dans une PME sans CSE (moins de 11 salariés) — mais mon employeur en a 15. Comment m'assurer qu'un CSE existe ?
Un employeur de 11 salariés ou plus est obligé d'organiser les élections professionnelles. Si aucune élection n'a eu lieu depuis plus de 4 ans, l'employeur est en carence. Vous pouvez demander l'organisation d'élections ou alerter la DREETS. L'absence de CSE ne dispense pas l'employeur de consulter les délégués avant certaines décisions.
Mon employeur propose un accord d'intéressement avec une formule complexe que je ne comprends pas. Puis-je demander une explication ?
Oui, absolument. La loi oblige l'employeur à remettre à chaque salarié une note d'information explicative sur l'accord d'intéressement. Si cette note est absente ou incompréhensible, le CSE ou tout salarié peut demander une réunion de clarification. Un avocat en droit social peut également analyser la formule pour vous si vous suspectez qu'elle est défavorable.
Avertissement : Les informations présentées sont fournies à titre informatif uniquement et ne constituent pas un conseil juridique. Chaque situation doit être analysée au regard des textes en vigueur et de la situation spécifique de votre entreprise. Consultez un avocat spécialisé en droit social pour toute démarche contentieuse.
Cas particulier : les PME sans représentation syndicale
Dans les PME de 11 à 49 salariés, la présence d'une organisation syndicale représentative est rare. Moins de 15 % de ces entreprises ont un délégué syndical [Direction de l'Animation de la Recherche, des Études et des Statistiques (DARES), 2024]. Cela signifie que la grande majorité des salariés de PME ne bénéficie pas d'une représentation syndicale lors des négociations sur le partage de la valeur.
Dans ce contexte, les leviers alternatifs sont :
Le CSE (Comité Social et Économique) : Obligatoire dès 11 salariés, le CSE peut négocier directement des accords d'intéressement depuis la loi PACTE de 2019. Ses membres ont accès aux bilans et peuvent proposer des modifications à la DUE avant signature.
La ratification des salariés : Une PME sans délégué syndical peut conclure un accord d'intéressement en le soumettant à la ratification des 2/3 des salariés. Cette procédure donne une légitimité démocratique à l'accord et implique tous les salariés dans le processus de validation.
Les consultants extérieurs : Des organismes comme les Chambres de Commerce et d'Industrie (CCI), les Organisations Professionnelles d'Employeurs (OPCO) ou les cabinets d'experts-comptables proposent des services d'accompagnement à la mise en place du partage de la valeur. Certains proposent des ateliers de concertation qui permettent aux salariés de contribuer aux critères avant que l'accord soit formalisé.
En l'absence de syndicat, le dialogue direct avec la direction — documenté par écrit — reste le levier le plus accessible pour un salarié qui souhaite influencer les conditions du dispositif. La transparence sur les résultats économiques de l'entreprise est souvent le point de départ de négociations constructives.

Théophile Manie




