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Transparence des salaires : le dossier complet avant le 7 juin 2026

ThéophileThéophile Manie12 mai 2026

À partir du 7 juin 2026, les entreprises françaises seront soumises à des obligations inédites en matière de transparence salariale. La Directive (UE) 2023/970 du Parlement européen, adoptée le 10 mai 2023, impose à tous les États membres de transposer dans leur droit national une série de mesures concrètes : fourchettes de salaires obligatoires dans les offres d'emploi, droit des salariés à connaître les écarts de rémunération au sein de leur entreprise, et reporting annuel sur l'égalité hommes-femmes pour les grandes organisations. En France, où l'écart salarial brut entre les sexes atteint encore 16,8 % [Eurostat, 2024], ce texte représente un changement de paradigme majeur — non pas une déclaration d'intention, mais une contrainte juridique assortie de sanctions.

Ce dossier vous guide à travers l'ensemble du dispositif : ce que la loi impose, à qui, selon quel calendrier, et comment salariés comme employeurs peuvent s'y préparer dès maintenant.

La Directive 2023/970/UE : un texte historique pour l'égalité salariale

La Directive (UE) 2023/970 du 10 mai 2023 renforce l'application du principe d'égalité de rémunération entre les femmes et les hommes pour un travail de valeur égale, consacré à l'article 157 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne (TFUE). Ce texte constitue une avancée décisive car, pour la première fois, il impose des mécanismes contraignants là où les précédentes directives se contentaient d'incitations.

Avant ce texte, le principe d'égalité salariale existait depuis la directive 2006/54/CE, mais restait peu effectif faute d'outils de preuve pour les salariés discriminés. La nouvelle directive règle ce problème en deux temps : d'abord en rendant les rémunérations accessibles et comparables, ensuite en renversant partiellement la charge de la preuve en faveur du salarié.

16,8 %
Écart salarial brut H/F en France
Eurostat, 2024
7 juin 2026
Deadline transposition en droit français
Directive (UE) 2023/970
27 États
Membres soumis à transposition obligatoire
Parlement européen, 2023
100+
Salariés = seuil pour le reporting H/F
Art. 9, Directive 2023/970/UE

La notion clé introduite par ce texte est celle de « travail de valeur égale » — une définition fonctionnelle qui va au-delà du même poste. Deux emplois différents peuvent être considérés de valeur égale si les compétences, les responsabilités, les efforts et les conditions de travail sont comparables. Cette définition ouvre la voie à des comparaisons transversales au sein d'une même entreprise.

Ce que la directive impose concrètement aux entreprises

La directive structure ses obligations autour de trois piliers distincts, applicables selon la taille de l'entreprise et la situation (recrutement ou emploi en cours).

Pilier 1 — La transparence à l'embauche (toutes entreprises, sans seuil)

Dès l'entrée en vigueur en droit français, toute offre d'emploi devra mentionner une fourchette salariale initiale ou un niveau de rémunération de référence. Il sera simultanément interdit de demander au candidat son historique salarial — une pratique qui, selon les études, perpétue les inégalités d'une entreprise à l'autre. Le candidat doit pouvoir évaluer le poste sans devoir dévoiler son salaire actuel.

Pilier 2 — Le droit à l'information salariale (tous salariés)

Tout salarié pourra demander à son employeur des informations sur les niveaux de rémunération moyens, ventilés par sexe, pour les salariés effectuant un travail identique ou de valeur égale. L'employeur est tenu de répondre dans un délai raisonnable, sans pouvoir opposer la confidentialité des données individuelles d'autres salariés — car la réponse porte sur des moyennes, pas sur des données nominatives.

Pilier 3 — Le reporting périodique sur l'écart salarial (entreprises 100+ salariés)

Les entreprises de plus de 100 salariés devront publier, selon un calendrier progressif, des données sur leur écart de rémunération entre les femmes et les hommes. Si cet écart dépasse 5 % sans justification objective, une évaluation conjointe de la rémunération devra être engagée avec les représentants du personnel, débouchant sur un plan d'action correctif.

Fourchette salariale obligatoire dans les offres d'emploi : guide pratique 2026
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Fourchette salariale obligatoire dans les offres d'emploi : guide pratique 2026

9 min

Deux professionnelles françaises consultant un écran d'ordinateur affichant des données de rémunération dans un bureau moderne à Lyon

En France, l'Index Egapro (obligation depuis 2019 pour les entreprises 50+ salariés) constitue une base, mais la nouvelle directive va plus loin : les données devront être plus granulaires, transmises à une autorité nationale désignée, et rendues accessibles au public. L'administration fiscale ou une autorité spécialisée en droits fondamentaux pourrait être désignée comme organisme de contrôle, selon les arbitrages législatifs encore en cours.

Un calendrier serré : que se passe-t-il après le 7 juin 2026 ?

La date du 7 juin 2026 marque la date limite de transposition : à cette date, la loi française devra intégrer les dispositions de la directive. Mais les obligations opérationnelles pour les entreprises ne s'appliqueront pas toutes simultanément — la directive prévoit un déploiement progressif pour le reporting.

Obligation Entreprises concernées Première échéance
Fourchette salariale dans les offres Toutes entreprises Dès transposition (7 juin 2026)
Droit d'information des salariés Toutes entreprises Dès transposition (7 juin 2026)
Reporting écart salarial H/F 250+ salariés 7 juin 2027
Reporting écart salarial H/F 150 à 249 salariés 7 juin 2031
Reporting écart salarial H/F 100 à 149 salariés 7 juin 2031
Évaluation conjointe si écart > 5 % 100+ salariés Dès le premier rapport

À retenir : Même si le législateur français n'a pas encore adopté la loi de transposition (situation au printemps 2026), les entreprises qui attendront le dernier moment pour auditer leurs pratiques salariales risquent de se retrouver en défaut dès le lendemain de la publication de la loi. Le délai de mise en conformité est court — les données RH à collecter nécessitent plusieurs mois de préparation.

La génération Z et sa rapport à la transparence salariale constituent un révélateur de l'évolution culturelle qui sous-tend cette directive : pour les nouvelles générations, la transparence des rémunérations n'est plus une exigence radicale mais une norme attendue.

Ce que les salariés peuvent désormais exiger de leur employeur

La directive inverse la logique habituelle : jusqu'ici, le salarié devait prouver qu'il était discriminé. Désormais, c'est à l'employeur de démontrer que ses pratiques salariales sont objectivement justifiées. Cette inversion de la charge de la preuve est l'un des apports les plus importants du texte.

Le droit de demander des informations salariales comparatives

Tout salarié peut adresser une demande écrite à son employeur pour obtenir :

  • Le niveau de rémunération individuelle des catégories de salariés effectuant un travail identique ou de valeur égale, ventilé par sexe
  • Les critères de fixation de la rémunération appliqués dans l'entreprise

L'employeur ne peut pas refuser cette demande. S'il s'abstient de répondre ou oppose un refus injustifié, le salarié pourra saisir l'inspection du travail ou le juge prud'homal avec le bénéfice de la présomption de discrimination.

Le droit de ne pas révéler son salaire actuel

L'interdiction de demander l'historique salarial d'un candidat s'applique dès la phase de recrutement. Un employeur qui pose cette question ou conditionne une offre à cette information commet une violation directe de la directive. Le candidat est en droit de refuser de répondre sans que cela nuise à sa candidature.

Le droit à une indemnisation effective en cas de discrimination

La directive impose aux États membres de garantir des sanctions effectives, proportionnées et dissuasives, incluant une indemnisation complète du préjudice subi (arriérés de salaire, intérêts, dommages moraux). Les barèmes actuels du Code du travail, souvent critiqués pour leur faible effet dissuasif, devront probablement être revisités.

Avocat en droit social en consultation avec une cliente dans un bureau bordelais, documents salariaux étalés sur la table

La revalorisation du SMIC et les hausses salariales de 2026 s'inscrivent dans le même mouvement de rééquilibrage du rapport de force entre salariés et employeurs sur les questions de rémunération.

Les risques pour les entreprises non conformes

La directive laisse aux États membres le soin de définir les sanctions spécifiques, mais impose un cadre : elles doivent être effectives, proportionnées et dissuasives. En pratique, les entreprises s'exposent à plusieurs types de risques simultanés.

Risque juridique direct : Tout salarié ayant subi une discrimination salariale identifiée grâce aux nouvelles obligations d'information peut saisir les prud'hommes avec la présomption de discrimination en sa faveur. L'employeur doit alors démontrer que l'écart est objectivement justifié — par exemple par l'ancienneté, le mérite ou des critères de performance documentés et appliqués de façon non discriminatoire.

Risque administratif : L'organisme national de contrôle (dont la désignation est encore en cours dans le cadre de la transposition française) pourra infliger des amendes administratives aux entreprises qui ne publient pas leurs rapports sur les écarts salariaux ou qui ne respectent pas les délais.

Risque réputationnel : À partir du moment où les données de reporting seront rendues publiques, les écarts salariaux importants deviendront accessibles aux candidats, aux journalistes et aux organisations syndicales. Une entreprise avec un écart H/F non justifié et non corrigé verra sa marque employeur fragilisée dans un marché du travail où l'attractivité des talents est un enjeu stratégique.

Risque de renversement du contentieux en cascade : Lorsqu'une entreprise perd un premier procès en discrimination salariale, cela ouvre généralement la voie à des actions similaires de la part d'autres salariés de la même catégorie professionnelle. L'effet multiplicateur peut être considérable dans les grandes organisations.

L'essentiel : Les entreprises qui anticipent — en menant un audit salarial interne avant la date de transposition, en structurant leurs grilles de rémunération et en formant leurs équipes RH — limitent drastiquement leur exposition juridique et transforment une contrainte en avantage concurrentiel.

Le rôle clé des avocats spécialisés en droit social

La complexité de la transposition — texte européen à articuler avec le Code du travail, l'Index Egapro, les conventions collectives et la jurisprudence de la Cour de cassation — place les avocats spécialisés en droit social au cœur du dispositif d'accompagnement.

Côté employeurs, ils interviennent pour :

  • Réaliser un audit juridique des pratiques de rémunération avant la date de transposition
  • Rédiger ou réviser les critères de fixation des salaires pour les rendre objectivement défendables
  • Préparer les réponses aux demandes d'information des salariés
  • Accompagner la négociation d'un plan d'action correctif si l'écart H/F dépasse le seuil de 5 %

Côté salariés, ils interviennent pour :

  • Analyser les données obtenues via le droit à l'information et identifier une discrimination potentielle
  • Constituer le dossier probatoire pour une saisine prud'homale
  • Négocier un rattrapage salarial amiable avec l'employeur
  • Défendre les droits à indemnisation en cas de contentieux

Maître Sophie Renard, avocate au Barreau de Paris spécialisée en droit social : « La directive crée une véritable obligation de transparence qui, combinée au renversement de la charge de la preuve, change profondément l'équilibre dans les litiges salariaux. Les entreprises qui n'ont pas structuré leurs grilles de rémunération sur des critères objectifs vont se retrouver dans une position très vulnérable. »

La directive s'intègre également dans le contexte plus large des droits des salariés en matière de congés et de rémunération, que la jurisprudence et le législateur continuent de renforcer en 2026.

Questions fréquentes sur la directive transparence des salaires

La directive s'applique-t-elle aux entreprises de moins de 100 salariés ?

Oui, partiellement. Les obligations de reporting périodique sur l'écart salarial H/F ne s'appliquent qu'aux entreprises de 100 salariés et plus, selon un calendrier progressif. En revanche, les obligations de transparence à l'embauche (fourchette salariale dans les offres d'emploi, interdiction de demander l'historique salarial) et le droit des salariés à l'information comparative s'appliquent à tous les employeurs, quelle que soit la taille de l'entreprise.

La France a-t-elle déjà transposé la directive ?

Au printemps 2026, le projet de loi de transposition est en cours d'élaboration par le gouvernement français. La date limite est le 7 juin 2026 : passé cette date, la directive aura un effet direct en droit français — c'est-à-dire que les tribunaux pourront l'appliquer même sans loi nationale, dans les situations où ses dispositions sont suffisamment précises et inconditionnelles.

Qu'est-ce que l'écart salarial de 5 % qui déclenche une évaluation conjointe ?

Si les données de reporting révèlent un écart moyen de rémunération entre les femmes et les hommes supérieur à 5 % au sein d'une même catégorie professionnelle, sans que l'employeur puisse en justifier par des facteurs objectifs (ancienneté, mérite, productivité), une évaluation conjointe de la rémunération doit être engagée avec les représentants du personnel. Cette évaluation doit déboucher sur des mesures correctives dans un délai raisonnable.

Un salarié peut-il parler de son salaire à ses collègues ?

Oui. La directive interdit explicitement aux employeurs d'instaurer des clauses de confidentialité salariale qui empêcheraient les salariés de divulguer leur rémunération à leurs collègues dans le cadre de l'exercice de leurs droits. Ces clauses, encore fréquentes dans les contrats de travail français, seront nulles et non avenues après la transposition.


Avertissement : Les informations présentes sur cette page sont fournies à titre informatif uniquement et ne constituent pas un conseil juridique. Les modalités exactes de transposition de la Directive (UE) 2023/970 en droit français n'étaient pas encore définitivement arrêtées à la date de publication. Consultez un avocat spécialisé en droit social pour votre situation personnelle ou celle de votre entreprise.

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