Ce 29 août 2026, à Anfield, Liverpool reçoit Nottingham Forest pour la deuxième journée de Premier League 2026-27. Sur la pelouse, deux des clubs les plus emblématiques d'Angleterre s'affrontent. En coulisses, deux des modèles d'investissement sportif les plus fascinants d'Europe se confrontent — et leur duel dit beaucoup sur ce que les épargnants helvétiques peuvent espérer de cette classe d'actifs encore mal connue.
La question que se posent les investisseurs suisses ce soir
Depuis l'annonce du rachat d'une participation minoritaire dans Liverpool FC par 1892 Holdings — valorisant le club à plus de 7 milliards de dollars (environ CHF 6,4 milliards) — la question revient dans les cercles patrimoniaux romands : peut-on, depuis la Suisse, investir dans un grand club de football anglais ? Et si oui, à quelles conditions réglementaires et patrimoniales ?
La réponse courte est : pas directement, sauf à disposer d'un accès institutionnel et d'un ticket d'entrée bien supérieur à la capacité d'un épargnant ordinaire. Mais la réponse longue — celle qui intéresse vraiment les gestionnaires de fortune helvétiques — est bien plus nuancée, et ce match de Premier League est une excellente occasion de la poser.
Deux clubs, deux philosophies d'actionnaire
Fenway Sports Group (FSG) a acquis Liverpool FC en 2010 pour environ 300 millions de dollars. Seize ans plus tard, la valorisation dépasse les 7 milliards selon le deal conclu en août 2026 avec 1892 Holdings. Le rendement annualisé s'établit à environ 21 % par an — une performance que bien des fonds de private equity peinent à égaler sur la même durée. FSG a aussi vendu une partie de ses participations sportives (incluant les Boston Red Sox et les Pittsburgh Penguins) en attirant des co-investisseurs institutionnels, transformant le groupe en véritable conglomérat sportif coté de facto.
En face, Evangelos Marinakis illustre une seconde philosophie. L'armateur grec a acquis Nottingham Forest en 2017 pour environ 20 millions de livres sterling. Le club, stabilisé en Premier League après sa promotion en 2022, est aujourd'hui estimé entre 700 millions et 1 milliard de livres selon les analystes du secteur. Un retour potentiel de 40 à 50 fois la mise initiale en neuf ans — à condition, toutefois, de ne jamais vouloir liquider la position.
Mais l'affaire Marinakis révèle aussi les contraintes spécifiques de cette classe d'actifs. Parce qu'Olympiacos, qu'il contrôle également, s'est qualifié pour la Ligue des champions 2026-27, l'UEFA a exigé qu'il cède le contrôle effectif de Forest. Ses parts ont été placées dans un blind trust, et c'est désormais Sokratis Kominakis qui représente l'actionnariat au conseil du club. L'ancien directeur sportif d'Arsenal Edu coordonne l'ensemble de la stratégie multi-clubs depuis l'extérieur. Une structure complexe, juridiquement coûteuse — et que tout investisseur doit anticiper avant de s'engager.
Comment fonctionne concrètement l'actionnariat dans un grand club anglais ?
Un investisseur privé souhaitant prendre une part dans Liverpool ou Forest doit comprendre une réalité structurelle : ces transactions s'effectuent exclusivement de gré à gré, entre parties institutionnelles, avec des tickets d'entrée se chiffrant en centaines de millions. Il n'existe pas de marché coté permettant d'acheter une action « Liverpool FC » comme on achèterait une action Nestlé ou ABB à la SIX Swiss Exchange.
Quelques clubs sont néanmoins partiellement accessibles via les marchés financiers. Manchester United est listé sur le NYSE (MANU), permettant à tout investisseur international d'acquérir des parts B — sans droits de vote, mais avec une exposition à la valorisation du club. Borussia Dortmund est coté sur la Bourse de Francfort. D'autres clubs ont émis des obligations sur les marchés de capitaux pour financer leurs stades : Manchester City, Juventus, ou encore l'AS Roma ont eu recours à ces instruments.
Une autre dimension à considérer est la performance corrélée au sport versus aux finances. D'autres clubs suisses romands, comme dans le cas de FC Lausanne-Sport ou du Servette FC, restent entièrement privés — comme le montre l'analyse des modèles d'ownership dans le football européen publiée récemment sur Expert Zoom.
Pour un épargnant helvétique, trois portes d'entrée existent réellement en 2026 :
Les actions cotées de clubs (Manchester United sur NYSE, Borussia Dortmund à Francfort). Liquidité élevée, mais les cours reflètent souvent davantage les performances sportives immédiates que la valeur fondamentale des actifs réels.
Les obligations émises par des clubs ou des ligues. Moins volatiles, avec un coupon généralement compris entre 5 et 7 %, mais soumises au risque de défaillance du club et peu liquides sur le marché secondaire.
Les ETF thématiques sport et loisirs (exposés aux opérateurs sportifs, aux droits télévisuels, aux équipementiers). Diversification maximale, mais corrélation accrue avec les marchés actions globaux et exposition partielle seulement à la valeur des clubs eux-mêmes.
Le cas de Jean-François : CHF 80'000 et la tentation du football
Prenons le cas concret de Jean-François, 54 ans, conseiller fiscal indépendant à Genève. Il dispose d'une capacité d'investissement de CHF 80'000 en actifs alternatifs pour la décennie à venir, et il s'interroge — ce soir en regardant Liverpool-Forest — sur une allocation partielle vers la thématique sport.
Scénario A — ETF sport (liquide, accessible dès CHF 1'000) Jean-François alloue CHF 40'000 dans un ETF thématique sport et loisirs, affichant un rendement historique moyen de 9 % annualisé sur 10 ans. À l'échéance, son capital atteint environ CHF 94'700. C'est l'option la plus accessible et la plus régulée. Mais la volatilité est réelle : en 2020, le secteur a perdu jusqu'à 38 % sur un seul trimestre (fermeture des stades, annulation des ligues) avant de se redresser intégralement sur 18 mois.
Scénario B — Obligation d'un club coté (revenu fixe, risque de contrepartie) Avec les CHF 40'000 restants, Jean-François souscrit à des obligations d'un club européen coté, coupon 6 %, maturité 7 ans. Intérêts cumulés à terme : CHF 16'800. Capital total à l'échéance : CHF 56'800 — si le club honore ses engagements. Si le club est relégué et traverse une crise financière, le remboursement peut être partiel : entre 50 et 70 centimes par franc investi, selon les précédents observés dans le secteur.
Si/alors — l'équation décisive pour Jean-François : en combinant ces deux instruments à parts égales, il projette un retour total de CHF 151'500 sur 10 ans. S'il avait pu entrer dans un fonds de private equity sportif — ticket minimum généralement CHF 250'000, inaccessible dans son cas — avec un rendement comparable au parcours FSG-Liverpool (21 % annualisé), ses CHF 80'000 seraient devenus CHF 587'000 sur la même période. Cet écart de CHF 435'000 n'est pas une promesse : c'est la prime structurelle réservée aux investisseurs institutionnels dans cette classe d'actifs, et la raison pour laquelle une consultation patrimoniale préalable est indispensable avant tout engagement.
Ce que la FINMA attend des conseillers qui recommandent ces produits
En Suisse, les instruments d'investissement exposés au sport — ETF, obligations de clubs étrangers, fonds alternatifs — sont soumis aux règles ordinaires de protection des investisseurs définies par la FINMA. Un conseiller financier qui recommande ce type d'allocation doit respecter les obligations d'information et d'adéquation prévues par la Loi sur les services financiers (LSFin), entrée en vigueur en 2020.
Concrètement, tout produit non listé sur une bourse suisse doit faire l'objet d'une analyse de risque approfondie avant d'être proposé à un client privé. Les fonds alternatifs agréés FINMA peuvent intégrer des véhicules exposés au sport, mais ils restent réservés aux investisseurs qualifiés : fortune minimale de CHF 500'000 selon l'article 10 de la Loi sur les placements collectifs de capitaux (LPCC). Pour les clients retail — la grande majorité des épargnants suisses — la voie des ETF ou des actions cotées reste la seule option réglementairement accessible sans dérogation spécifique.
À noter également : les offres non réglementées de type « devenez copropriétaire d'un club de foot » prolifèrent sur les réseaux sociaux. Sans label FINMA ou passeport MiFID II, ces produits sont exposés à des risques de fraude et d'illiquidité que la grande majorité des épargnants sous-estiment.
Que faire si le match vous a donné envie d'investir dans le football ?
La confrontation Liverpool-Forest de ce 29 août 2026 est un révélateur utile : le football professionnel est devenu une classe d'actifs à part entière, avec des retours potentiels impressionnants et des structures d'ownership de plus en plus sophistiquées. Mais l'accès direct reste fermé à l'immense majorité des épargnants helvétiques — et les structures intermédiaires disponibles (ETF, obligations cotées) offrent une exposition partielle à des rendements souvent inférieurs aux modèles institutionnels.
Avant d'intégrer une ligne « sport » à votre portefeuille, un expert en gestion de patrimoine peut vous aider à cartographier les options effectivement accessibles depuis la Suisse, à évaluer leur adéquation avec votre profil de risque, et à distinguer les produits validés FINMA des offres non réglementées qui exploitent la passion sportive.
Cet article est fourni à titre informatif et ne constitue pas un conseil en investissement au sens de la LSFin. Pour toute décision patrimoniale, consultez un professionnel agréé FINMA.
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Isabelle Rey