La tempête DANA qui a déversé plus de 200 litres par mètre carré sur les provinces de Barcelone et de Tarragone les 3 et 4 octobre 2026 a laissé derrière elle des milliers de voyageurs suisses avec une même question : les eaux boueuses traversées en urgence — rue inondée, parking souterrain sinistré, plage après les pluies torrentielles — peuvent-elles déclencher une maladie grave des semaines après le retour ? La réponse des spécialistes en médecine des voyages est sans ambiguïté : oui. Et le danger est d'autant plus sous-estimé que les symptômes n'apparaissent pas immédiatement.
Pourquoi les inondations espagnoles créent-elles un risque sanitaire sérieux ?
Les eaux de crue ne sont pas de l'eau de pluie. Lors d'une inondation urbaine, le réseau d'assainissement est rapidement submergé, mêlant eaux usées, déjections animales, déchets et sédiments contaminés en une seule masse liquide boueuse. Dès que cette eau stagne — et elle a stagné plusieurs jours dans les rues de Barcelone et Tarragone — les bactéries et virus prolifèrent à grande vitesse.
L'expérience des inondations de Valence en octobre 2024 — la plus grave catastrophe météorologique de l'histoire espagnole moderne — est à ce titre éclairante. Selon mesvaccins.net, les autorités sanitaires de la Communauté valencienne avaient confirmé plusieurs cas de leptospirose chez des secouristes et volontaires dans les semaines suivant les crues. Des campagnes de vaccination antitétaniques d'urgence avaient été organisées pour des milliers de personnes. Le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC) avait classé les inondations ibériques comme un événement à risque épidémique élevé, comparable aux précédentes catastrophes en Europe centrale.
En octobre 2026, la province de Barcelone présente un profil de risque encore plus complexe : très densément peuplée, très touristique, et traversée par des milliers de voyageurs d'affaires et de familles qui n'avaient pas accès aux informations des autorités locales en temps réel lors de la catastrophe.
Les cinq maladies que les experts surveillent après des inondations en Espagne
L'ECDC identifie cinq familles de pathogènes comme prioritaires après des inondations en zone urbaine européenne. Chacune a une fenêtre d'incubation différente, ce qui explique pourquoi les symptômes peuvent survenir bien après le retour en Suisse.
Leptospirose — le risque prioritaire
Causée par la bactérie Leptospira, transmise par contact avec de l'eau ou de la boue contaminée par l'urine de rongeurs (rats, principalement). Elle pénètre dans l'organisme par les muqueuses, les petites plaies ou la peau ramollie après immersion prolongée. Incubation : 2 à 30 jours. Premiers signes : fièvre soudaine et élevée, douleurs musculaires intenses dans les mollets, maux de tête violents. Sans traitement rapide, elle peut évoluer vers la maladie de Weil — insuffisance rénale, jaunisse, hémorragies internes — avec une létalité de 5 à 15 % dans sa forme sévère, selon l'Organisation mondiale de la santé.
Hépatite A
Transmise par voie fécale-orale via des aliments ou de l'eau contaminés lors des crues. Incubation : 15 à 50 jours. Symptômes : fatigue intense, ictère, douleurs abdominales. La vaccination préalable est très protectrice, mais de nombreux voyageurs ne sont pas à jour de leur rappel.
Gastro-entérites bactériennes
E. coli, Campylobacter, Norovirus, Salmonella et Rotavirus contaminent massivement les eaux de crue. Incubation courte : 1 à 5 jours. Guérison spontanée dans la majorité des cas — mais attention chez les enfants, les personnes âgées ou immunodéprimées, où une déshydratation grave peut imposer une hospitalisation.
Infections cutanées et oculaires
Le contact avec les eaux souillées sur des égratignures ou dans les yeux déclenche cellulites bactériennes, conjonctivites infectieuses et panaris. Ces infections locales, souvent minimisées, peuvent se compliquer rapidement en l'absence de traitement antibiotique.
Tétanos
Si vous avez subi des blessures en contact avec de la terre ou des eaux souillées et que votre rappel vaccinal date de plus de 10 ans, un risque existe. La vaccination de rattrapage reste efficace si elle est administrée rapidement après l'exposition.
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Isabelle, 38 ans, rentrée de Barcelone le 4 octobre 2026
Prenons la situation d'Isabelle, chargée de projet dans une entreprise zurichoise, en déplacement professionnel à Barcelone du 30 septembre au 4 octobre 2026. Le soir du 3 octobre, après que l'alerte rouge météo a rendu les transports publics impossibles, elle a traversé à pied une rue inondée sur environ 150 mètres pour rejoindre son hôtel près du Passeig de Gràcia — les jambes dans l'eau jusqu'aux mollets, pendant 8 à 10 minutes. Elle avait deux égratignures récentes aux chevilles. Aucun symptôme n'est apparu pendant les jours suivants. Elle est rentrée à Zurich le 4 octobre au matin sans s'inquiéter davantage.
Scénario A — Elle ne signale pas son exposition à son médecin : Le 16 octobre, elle ressent une forte fièvre à 39,5°C et des douleurs musculaires intenses dans les mollets. Elle pense à une grippe saisonnière. Son médecin généraliste, non informé du séjour espagnol, prescrit du paracétamol et du repos. Le 22 octobre — 19 jours après l'exposition — elle est admise aux urgences avec un ictère (jaunisse) marqué et une créatinine à 320 µmol/L, signe d'insuffisance rénale débutante. Diagnostic : leptospirose sévère. Hospitalisation de 12 jours en soins intensifs, arrêt de travail de 4 semaines. Coût total estimé : plus de 14 000 CHF (séjour hospitalier, perte de revenu, frais annexes).
Scénario B — Elle signale son exposition dès les premiers symptômes (J+13) : Elle consulte en mentionnant explicitement son contact avec les eaux de crue de Barcelone. Son médecin prescrit immédiatement une sérologie leptospirose et une antibiothérapie probabiliste à la doxycycline. Résultat positif confirmé en 48 heures. Traitement ambulatoire de 7 jours. Guérison complète sans séquelle. Coût total : 130 CHF de consultation et 45 CHF d'antibiotiques — soit 175 CHF au total.
La règle du si/alors : Si vous avez eu un contact cutané ou muqueux avec des eaux de crue en Espagne entre le 2 et le 8 octobre 2026, ET que vous développez dans les 30 jours une fièvre soudaine supérieure ou égale à 38,5°C accompagnée de douleurs musculaires — alors mentionnez EXPLICITEMENT cette exposition à votre médecin dès la première consultation. Ce signal change radicalement l'orientation diagnostique : sans lui, la leptospirose n'est pas suspectée ; avec lui, le traitement est instauré en quelques heures, avant toute évolution vers la forme sévère.
Ce que recommandent les autorités sanitaires suisses et l'OMS
L'Office fédéral de la santé publique (OFSP) recommande une vigilance active pendant 30 jours après tout retour d'une zone de catastrophe naturelle impliquant des inondations. Selon les recommandations de l'Organisation mondiale de la santé sur la leptospirose, les voyageurs de retour d'une zone sinistrée doivent surveiller leur état de santé pendant toute la durée de l'incubation maximale et consulter immédiatement en cas de symptômes, en mentionnant les circonstances d'exposition.
Dans les 72 heures suivant votre retour :
- Vérifiez vos statuts vaccinaux tétanos et hépatite A. Si vous n'êtes pas à jour, un rattrapage est possible et efficace.
- Nettoyez soigneusement toute plaie ou égratignure exposée aux eaux de crue avec un antiseptique.
- Si vous avez consommé de l'eau du robinet dans une zone affectée, signalez-le à votre médecin de famille.
Pendant les 30 prochains jours :
- Notez l'apparition de tout symptôme : fièvre, douleurs musculaires, jaunisse, diarrhée ou éruption cutanée.
- Consultez sans délai dès le premier symptôme fébrile en précisant votre séjour à Barcelone les 3-4 octobre 2026 et la nature de l'exposition.
- Si vous avez voyagé avec des enfants ou des personnes âgées, leur surveillance est encore plus prioritaire : leur système immunitaire réagit différemment aux infections bactériennes.
Pour les prochains voyages en Espagne : L'Espagne connaît depuis 2024 une intensification des phénomènes DANA liés au changement climatique. Pour les voyageurs suisses se rendant régulièrement dans les régions méditerranéennes espagnoles en automne, la mise à jour des vaccins hépatite A et tétanos est désormais fortement recommandée. La prophylaxie à la doxycycline peut également être discutée avec un médecin voyageur en cas d'exposition probable à des zones inondables.
Un médecin spécialisé en médecine des voyages peut évaluer votre profil d'exposition et vous prescrire les examens adaptés, sans attendre que les symptômes s'aggravent. La consultation précoce est, dans le cas de la leptospirose, la seule variable qui change véritablement l'issue clinique.
Cet article est fourni à titre informatif uniquement et ne remplace pas un avis médical personnalisé. En cas de doute sur votre état de santé après un séjour en zone sinistrée, consultez rapidement un professionnel de santé.

Aurélie Vautier