Le FC Barcelone devait affronter l'Ittihad Tanger à Tanger le 15 août 2026, pour une redevance d'apparition estimée à 4,5 millions d'euros. La crise migratoire soudainement aggravée autour de l'enclave espagnole de Ceuta a rendu le déplacement au Maroc impossible à assumer pour le club catalan. En invoquant la force majeure, Barcelone a annulé l'accord — et Hansi Flick a personnellement contacté David Degen, président du FC Bâle, pour organiser en urgence un match de substitution au Joggeli le 16 août. La Suisse accueille ainsi l'un des clubs les plus célèbres du monde, non par plan préétabli, mais parce qu'une clause juridique a joué son rôle. Ce cas illustre de façon concrète comment la force majeure fonctionne dans un contrat commercial — et ce qu'elle signifie pour vos propres engagements en Suisse en 2026.
La question que se posent réellement locataires, prestataires et entrepreneurs
Peut-on vraiment se dégager d'un contrat signé en invoquant un événement extérieur ? Faut-il quand même rembourser l'acompte, indemniser l'autre partie, ou apporter des preuves particulières ?
Ces questions ne concernent pas uniquement les clubs de football multimillionnaires. En Suisse, des centaines de prestataires, bailleurs, artisans et fournisseurs se retrouvent chaque semaine dans des situations où l'exécution d'un contrat devient impossible ou dangereuse : inondation d'un chantier, décision administrative soudaine, panne grave chez un sous-traitant unique, conflit géopolitique qui rend un déplacement risqué. La frontière entre un simple contretemps — qui n'exonère pas — et une véritable force majeure — qui éteint l'obligation — est souvent moins claire qu'elle n'y paraît.
Dans le dossier barcelonais, l'organisateur marocain perd une recette considérable. La question qui occupera d'éventuels arbitres internationaux est la suivante : l'événement de Ceuta était-il suffisamment imprévisible, irrésistible et extérieur pour justifier l'annulation totale du contrat ? Ce même triptyque s'applique au bail du locataire genevois, au contrat de l'artisan fribourgeois ou à l'accord de fourniture signé par une PME zurichoise.
Ce que l'article 119 CO répond — et ce qu'il ne dit pas
Le Code des obligations suisse (CO) ne contient pas de définition légale de la force majeure. L'article 119 CO régit l'impossibilité subséquente : lorsqu'une obligation devient impossible à exécuter pour des causes non imputables au débiteur, cette obligation s'éteint de plein droit. Le créancier ne peut plus réclamer ni l'exécution forcée ni des dommages-intérêts.
Pour être reconnue comme telle, la situation doit satisfaire trois critères cumulatifs :
- Extraordinaire : l'événement dépasse les risques habituellement acceptés dans ce type de contrat. Une crise migratoire soudaine à la frontière d'une enclave espagnole, une catastrophe naturelle ou une décision gouvernementale imprévisible entrent dans cette catégorie. En revanche, une météo défavorable ou un retard de livraison chez un fournisseur courant n'y entrent généralement pas.
- Irrésistible : la partie concernée ne pouvait pas éviter l'événement ni en limiter les conséquences par des mesures raisonnables. Dans le cas Barcelone-Tanger, la question est précisément celle-là : le club pouvait-il voyager via une autre route, reporter d'une semaine, ou renforcer la sécurité de sa délégation ? C'est exactement ce point qui serait débattu devant un arbitre si l'organisateur marocain contestait l'annulation.
- Extérieur : l'événement ne résulte pas d'une faute, d'une négligence ou d'un choix délibéré de la partie qui l'invoque. Un entrepreneur qui n'a pas livré parce qu'il a sous-estimé le temps nécessaire ne peut pas parler de force majeure.
Lorsque le contrat ne contient aucune clause explicite de force majeure, les articles 107 à 109 CO s'appliquent : l'autre partie peut fixer un délai raisonnable pour l'exécution. Si ce délai expire sans résultat, elle peut se retirer du contrat ou demander des dommages. La procédure est plus longue et plus incertaine sans clause contractuelle préétablie. À l'inverse, une clause bien rédigée précise les conséquences pour les acomptes, les délais de notification et le mécanisme de sortie — supprimant ainsi l'essentiel de l'incertitude judiciaire.
Cas concret : une société événementielle valaisanne et CHF 35 000 en jeu
Voici un scénario réaliste en Suisse en 2026. Une société événementielle de Sion signe en février un contrat de CHF 35 000 pour organiser un congrès d'entreprise le 18 octobre dans un centre de conférences à Sierre. L'acompte versé à la signature est de 40 %, soit CHF 14 000. Le solde — CHF 21 000 — est dû deux semaines avant l'événement.
En septembre, une crue soudaine du Rhône endommage la route d'accès principale au centre de conférences. Le préfet du district émet un arrêté de fermeture temporaire de la zone pour raisons de sécurité, valable jusqu'au 30 octobre au minimum.
Si le contrat contient une clause de force majeure bien rédigée : la société notifie le client par lettre recommandée dans les 48 heures suivant l'arrêté préfectoral, joint le document officiel en annexe, et suspend ses obligations sans pénalité. Si aucun lieu alternatif convenable n'est disponible avant le 18 octobre, le contrat peut être résilié. L'acompte de CHF 14 000 est en principe restitué intégralement, sauf si la clause prévoit une retenue pour frais déjà engagés et documentés — location de matériel, honoraires de prestataires tiers — qui peut légitimement atteindre CHF 3 000 à CHF 5 000. La résolution est obtenue en deux à quatre semaines.
Si le contrat est muet sur la force majeure : la société peut toujours invoquer l'article 119 CO, mais elle doit en apporter la preuve. L'arrêté préfectoral est un élément fort, mais le client pourrait arguer qu'un déplacement dans une salle alternative était possible. Sans accord amiable rapide, une procédure devant le tribunal du district de Sierre peut durer trois à six mois et coûter entre CHF 4 000 et CHF 10 000 en honoraires d'avocat et frais judiciaires — pour un résultat qui reste incertain.
La règle du si/alors : si l'arrêté est daté et couvre la date du congrès, et si le contrat contient une clause de force majeure avec obligation de notification formelle dans les 48 heures, alors la restitution de l'acompte est quasi automatique. Sans clause, chaque élément est à démontrer individuellement. Une révision juridique préventive du contrat coûte en moyenne CHF 400 à CHF 900 chez un avocat spécialisé — soit dix à vingt fois moins que le coût d'un litige.
Ce que la réaction du Barça apprend à tout entrepreneur suisse
La gestion barcelonaise de l'annulation offre un modèle de bonnes pratiques que les avocats en droit des contrats recommandent systématiquement.
Notifier immédiatement et par écrit. Barcelone a communiqué sa décision en moins de 24 heures, via des canaux officiels. Dans un contrat suisse, la notification écrite — lettre recommandée ou courriel avec accusé de lecture — déclenche les délais réglementaires et protège vos droits. Un appel téléphonique ou un message informel est rarement suffisant pour déclencher valablement une clause contractuelle.
Proposer une alternative. Plutôt que d'annuler sèchement, le Barça a immédiatement proposé une compensation à l'Ittihad Tanger et organisé un match de substitution à Bâle. Dans un contexte commercial suisse, cette attitude coopérative est interprétée favorablement par les tribunaux et réduit considérablement le risque de dommages-intérêts. Comme le montrent les enjeux financiers du football suisse, la réactivité en cas d'annulation peut transformer une perte sèche en opportunité pour les deux parties.
Documenter l'événement avec des sources officielles. Arrêtés préfectoraux, décisions de gouvernement, rapports d'autorités sanitaires ou sécuritaires, coupures de presse d'institutions reconnues : chaque document qui atteste du caractère extraordinaire et irrésistible de la situation renforce votre position en cas de contestation.
Les avocats spécialisés en droit des obligations identifient régulièrement trois erreurs dans les clauses de force majeure des contrats suisses : la clause trop vague qui ne précise pas les conséquences sur les acomptes ; l'absence de mécanisme de sortie clair si l'obstacle persiste plusieurs semaines ; et l'oubli de l'obligation de notification formelle dans un délai précis, souvent 24 à 72 heures selon la valeur du contrat. Corriger ces points lors de la rédaction — et non après l'incident — est le conseil le plus rentable qu'un avocat puisse donner.
Pour les contrats de prestation de services, baux commerciaux, engagements d'artistes ou accords de fourniture conclus ou renouvelés en Suisse en 2026, une révision juridique préventive avant signature représente un investissement bien inférieur à ce que peut coûter un litige non anticipé.
Cet article est fourni à titre informatif général. Pour toute situation contractuelle spécifique, consultez un avocat qualifié en droit des obligations suisse.

Juliette Mottet