Cet article aborde des questions juridiques à titre informatif. Il ne constitue pas un conseil juridique personnalisé. Pour toute situation individuelle, consultez un avocat spécialisé en droit numérique.
Depuis le 12 mars 2026, Google Maps a changé de nature. La mise à jour la plus importante en dix ans a déployé Ask Maps, une fonctionnalité d'intelligence artificielle propulsée par Gemini, qui croise en temps réel votre historique de localisation, vos recherches passées et vos conversations avec l'IA pour personnaliser chaque réponse. Trente-six millions de Français utilisent l'application quotidiennement — et la majorité d'entre eux ignorent ce que cette IA sait désormais de leur vie.
Ce qu'Ask Maps fait réellement avec vos données depuis mars 2026
Lors du déploiement, Google a décrit Ask Maps comme capable de « comprendre la différence entre une suggestion touristique générique et un lieu qui correspond à vos habitudes ». Pour y parvenir, l'IA croise quatre sources simultanément : l'historique de vos recherches dans Maps, la liste de vos lieux enregistrés (favoris, listes personnalisées), votre historique de localisation GPS et l'ensemble de vos échanges passés avec l'interface Ask Maps.
La mise à jour a également intégré la Navigation immersive — une vue 3D construite en combinant données Street View et vision par ordinateur. Ce rendu en temps réel exige une connexion mobile stable et génère un volume de données échangées avec les serveurs de Google nettement supérieur à la navigation classique. Pour gérer cette sensibilité croissante, Google a réorganisé ses paramètres en six catégories, dont une intitulée explicitement « localisation et confidentialité » — signe que la firme anticipe les questions de ses utilisateurs européens.
Ce qui change fondamentalement en 2026, ce n'est pas la collecte — Google capturait déjà ces données depuis des années. C'est leur traitement automatisé et croisé par une IA générative, capable d'inférer des habitudes de vie à partir d'une combinaison de signaux que, pris séparément, personne ne jugerait sensibles.
La question que vous vous posez vraiment : Google peut-il faire ça sans mon accord ?
En droit européen, la réponse est claire : non, pas sans consentement explicite.
Contrairement aux États-Unis, où Ask Maps est activé par défaut selon une logique d'opt-out, le Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD) impose en Europe qu'une fonctionnalité croisant données de localisation et profil personnel fasse l'objet d'un consentement préalable, éclairé et librement consenti avant toute activation. Ce principe a été rappelé à grand bruit par la Commission Nationale de l'Informatique et des Libertés : la CNIL a infligé à Google une amende de 325 millions d'euros en septembre 2025 pour des manquements précisément liés aux pratiques de consentement.
La donnée de localisation est juridiquement sensible parce qu'elle est inférentielle : à partir de votre trajet du jeudi matin vers le même immeuble médical, une IA peut déduire un suivi médical régulier. À partir de vos recherches autour d'un tribunal, un contentieux en cours. Ce profil comportemental construit sur des années de géolocalisation peut, dans certains contextes, révéler des convictions religieuses, politiques ou un état de santé — des catégories de données dites « sensibles » sous l'article 9 du RGPD, qui bénéficient d'une protection renforcée.
Selon les règles de conservation applicables en Europe, Google conserve votre historique Maps 18 mois par défaut. Si vous avez activé l'option de conservation étendue, la durée monte à 36 mois. Si vous n'avez jamais modifié ces paramètres, vos données sont conservées indéfiniment tant que votre compte est actif. La CNIL publie un guide pratique de vos droits face aux traitements automatisés que tout utilisateur concerné devrait consulter avant d'agir.
Ce que vous pouvez concrètement faire pour reprendre le contrôle
Le RGPD vous accorde quatre droits directement opposables à Google Maps.
Droit d'accès : vous pouvez exiger que Google vous transmette l'intégralité des données qu'il détient sur vous, dans un format lisible. La réponse est légalement attendue dans les 30 jours calendaires. La demande s'effectue via Google Takeout (myaccount.google.com) ou depuis Paramètres Google > Données et confidentialité.
Droit à l'effacement : vous pouvez demander la suppression totale ou partielle de votre historique de localisation. Google s'engage à traiter cette demande dans un délai de 10 jours ouvrés pour les données soumises à une obligation d'effacement immédiat.
Droit d'opposition à la personnalisation Ask Maps : dans Paramètres > Localisation et confidentialité > Activité Google Maps, désactivez « Gemini Apps Activity ». Cette action coupe l'accès de l'IA à votre historique sans interrompre la navigation classique.
Suppression automatique programmée : en configurant une suppression automatique à 3 mois dans les paramètres de Maps, vous limitez la fenêtre de données accessible à l'IA — un compromis pratique qui préserve la navigation personnalisée tout en réduisant votre exposition à des profils comportementaux sur longue période.
La question des croisements de données entre Maps et d'autres services Google (Gmail, Agenda, Recherche) est plus complexe et fait actuellement l'objet de procédures devant la Commission Irlandaise de Protection des Données. Des contentieux similaires sur la géolocalisation sans consentement explicite, comme l'affaire Strava liée aux données de militaires français, illustrent comment des données de déplacement apparemment anodines peuvent, croisées par une IA, révéler des informations hautement sensibles.
Cas concret — Julien, 38 ans, 4 ans d'historique Maps activé : ce que l'IA sait de lui
Prenons le cas de Julien, cadre dans le 10e arrondissement de Paris, utilisateur de Google Maps depuis janvier 2022 sans avoir jamais modifié ses paramètres de confidentialité.
Depuis l'activation d'Ask Maps, voici ce que l'IA de Google peut inférer de son profil consolidé :
— Il fréquente chaque jeudi matin vers 9h un cabinet médical spécialisé situé dans le 9e arrondissement (visible dans son historique de localisation sur 4 ans). — Il a recherché à trois reprises le même cabinet d'avocats spécialisé en droit du travail (visible dans ses recherches Maps sauvegardées). — Il se rend deux fois par semaine vers une adresse résidentielle de banlieue sud — probablement son domicile ou celui d'un proche.
Ces inférences correspondent exactement au type de personnalisation que Google décrit pour Ask Maps. Elles ne sont pas hypothétiques.
Si Julien exerce son droit d'accès, il recevra sous 30 jours un fichier contenant plus de 1 460 jours de géolocalisation (soit 4 ans d'historique quotidien) représentant potentiellement plusieurs dizaines de milliers de points GPS. La taille typique d'un export Google Takeout incluant Location History sur 4 ans oscille entre 200 Mo et 2 Go selon la fréquence d'utilisation.
Si Julien veut supprimer ses données antérieures au 1er janvier 2025 sans couper la navigation, il peut cibler une plage de dates précise dans Mon Activité > Supprimer l'activité par date > Google Maps. La suppression est effective en 24 à 48 heures selon Google, et irréversible.
Si Google ne répond pas dans les 30 jours requis, Julien dispose d'un recours direct auprès de la CNIL via le formulaire en ligne (plainte traitée en 4 à 6 semaines en moyenne) et d'une action contentieuse via un avocat spécialisé en droit numérique. Les honoraires pour ce type de contentieux s'établissent généralement entre 150 et 350 euros de l'heure en France, et des associations comme NOYB proposent des actions collectives gratuites pour les violations RGPD documentées.
Quand une consultation juridique devient nécessaire
Pour la grande majorité des utilisateurs, désactiver Gemini Apps Activity dans les paramètres Maps suffit à reprendre le contrôle. Mais certaines situations nécessitent un accompagnement professionnel :
- Vos données Maps ont été transmises à un tiers (employeur, ex-conjoint, organisme d'enquête) sans votre consentement explicite.
- Votre historique de localisation a été produit dans une procédure judiciaire ou administrative sans que vous en ayez été informé.
- Vous êtes professionnel libéral et vos déplacements Maps recoupent des informations sensibles sur vos clients (obligation de confidentialité professionnelle).
- Vous souhaitez rejoindre une action collective contre Google pour non-respect du cadre de consentement européen.
Un avocat spécialisé en droit numérique ou un délégué à la protection des données (DPO) externe peut analyser votre situation, rédiger une mise en demeure formelle à Google ou déposer une plainte RGPD structurée. Expert Zoom vous met en relation avec des juristes spécialisés disponibles en consultation en ligne — posez votre question sans déplacement, sous 48 heures.
L'IA dans votre poche sait où vous êtes allé depuis des années. Savoir quels droits vous avez pour le contrôler est devenu, en 2026, une question aussi pratique que de savoir configurer son compte.

Marine Leclerc