Depuis le 10 avril 2026, plus de 12 000 Suisses ont signé une pétition pour maintenir la production de l'Aromat à Thayngen, dans le canton de Schaffhouse — une mobilisation qui révèle les inquiétudes profondes des 180 employés face à la fusion annoncée entre Unilever et le géant américain McCormick.
L'Aromat de Thayngen, symbole d'une angoisse plus large
L'Aromat, cet assaisonnement universel présent dans presque chaque cuisine helvétique depuis des décennies, est produit depuis le site de Thayngen dans le canton de Schaffhouse. Sa fabrication est assurée par Unilever Suisse, qui emploie environ 180 personnes sur ce site.
L'annonce d'une fusion entre Unilever et le groupe américain McCormick — spécialisé dans les épices et condiments — a immédiatement déclenché une vague d'inquiétude. L'objectif déclaré de cette opération est la réduction des coûts, ce qui, dans le secteur agroalimentaire, se traduit souvent par des délocalisations ou des suppressions de postes.
La pétition "L'Aromat appartient à la Suisse", lancée par l'entrepreneur Michael Oehl le 10 avril 2026, a recueilli plus de 12 000 signatures en deux semaines. Une mobilisation citoyenne qui ne se réduit pas à un attachement sentimental à un condiment : elle exprime surtout la peur légitime de salariés qui voient leur emploi menacé par une décision prise à des milliers de kilomètres.
Ce que la loi suisse protège dans les restructurations d'entreprise
Dans une fusion ou une acquisition internationale, les employés suisses ne sont pas sans recours. Le Code des obligations (CO) et la Loi sur la fusion (LFus) offrent un cadre de protection relativement solide, à condition de savoir l'invoquer.
Le transfert d'entreprise (art. 333 CO) : En cas de cession ou de restructuration, les contrats de travail sont transférés de plein droit au nouvel employeur. L'employeur repreneur doit respecter toutes les conditions de travail existantes pendant une période minimale d'un an. Toute dégradation unilatérale des conditions constitue une violation du droit du travail.
L'obligation de consultation (art. 335f et 335g CO) : Si une entreprise envisage des licenciements collectifs (c'est-à-dire plus de 10 personnes dans les 30 jours sur un site de moins de 300 employés), elle doit obligatoirement consulter les représentants des travailleurs ou la commission du personnel. Cette consultation n'est pas une formalité : elle donne aux employés le droit de proposer des alternatives et d'obtenir des explications motivées.
Le plan social : En cas de restructuration impliquant de nombreux licenciements, les entreprises de plus de 250 employés sont en principe tenues de négocier un plan social avec les syndicats ou la représentation du personnel. Ce plan peut comprendre des indemnités de départ, des formations de reconversion, ou un soutien à la recherche d'emploi.
Les délais de préavis : En Suisse, les délais de préavis légaux varient selon l'ancienneté. Après deux ans de service, le délai est de deux mois ; après dix ans, il monte à trois mois. Des conventions collectives de travail (CCT) peuvent prévoir des conditions plus favorables.
Avertissement YMYL : Cet article a une portée informative générale. Chaque situation d'emploi est unique. Si vous êtes concerné par une restructuration, consultez un avocat spécialisé en droit du travail pour analyser votre situation personnelle.
Les questions clés que les employés doivent poser
Face à l'incertitude générée par la fusion Unilever-McCormick, les salariés du site de Thayngen — et plus généralement tout employé suisse confronté à une restructuration — doivent obtenir des réponses claires à plusieurs questions :
La fusion a-t-elle déjà été approuvée ? Une fusion internationale doit généralement recevoir l'approbation des autorités de concurrence dans les pays concernés (en Europe, la Commission européenne ; en Suisse, la COMCO). Si la fusion n'est pas encore approuvée, les décisions de restructuration ne peuvent pas encore être mises en œuvre légalement.
Qui sera mon employeur légal après la fusion ? Le changement d'employeur n'est pas neutre sur le plan juridique. Il importe de savoir si c'est la société suisse qui subsiste, ou si les contrats sont transférés à une entité étrangère — ce qui pourrait changer la juridiction applicable en cas de litige.
Mes droits acquis sont-ils préservés ? Les droits acquis (ancienneté, prime, congés, retraite complémentaire) ne peuvent en principe pas être réduits unilatéralement lors d'un transfert d'entreprise.
Ce que font les syndicats en Suisse
Plusieurs syndicats actifs dans le secteur agroalimentaire, dont Unia et Syna, ont compétence pour représenter les employés de sites comme celui de Thayngen. En cas de menace sur l'emploi, ces organisations peuvent :
- Demander des informations à la direction au nom des salariés
- Négocier un plan social si des licenciements sont envisagés
- Saisir les tribunaux du travail en cas de non-respect des obligations légales
La pétition citoyenne, bien que sans force juridique directe, constitue un signal politique qui peut renforcer la position des syndicats dans les négociations. En Suisse, la mobilisation publique autour d'une marque aussi ancrée que l'Aromat pourrait inciter les autorités cantonales de Schaffhouse à s'impliquer dans la recherche d'une solution.
Les droits des consommateurs dans la fusion
Si l'Aromat continue d'être produit — éventuellement dans un autre pays — les consommateurs suisses disposent de recours limités mais réels. La protection des consommateurs en Suisse garantit que les changements de composition des produits alimentaires doivent être communiqués clairement sur les emballages. Toute modification de recette ou de lieu de fabrication doit être déclarée.
En revanche, les marques commerciales ne protègent pas nécessairement l'origine géographique de la production. Le terme "Aromat" étant une marque déposée par Unilever, son futur propriétaire peut légalement décider de délocaliser la fabrication tout en conservant le nom de marque.
Quand consulter un avocat en droit du travail ?
Face à une fusion ou une restructuration, il est fortement recommandé de consulter un avocat spécialisé dans les situations suivantes :
- Vous avez reçu une lettre de licenciement et vous souhaitez savoir si le délai de préavis et les conditions sont conformes à la loi
- Vous pensez que votre employeur ne respecte pas ses obligations de consultation
- Vous souhaitez négocier les termes de votre départ dans le cadre d'un plan social
- Vous avez des questions sur le transfert de votre contrat au nouvel employeur
Sur Expert Zoom, des avocats spécialisés en droit du travail sont disponibles pour répondre à vos questions en ligne, rapidement et de manière confidentielle.
Un enjeu qui dépasse Thayngen
L'affaire de l'Aromat illustre une réalité de plus en plus courante : des décisions stratégiques prises par des multinationales dans des sièges sociaux étrangers affectent directement des centaines de travailleurs suisses. La loi helvétique offre des protections réelles, à condition que les salariés connaissent leurs droits et agissent au bon moment.
La fenêtre d'action est souvent courte : une fois les décisions prises et les procédures lancées, il devient beaucoup plus difficile de les contester ou d'obtenir des conditions favorables. Anticiper, s'informer et se faire accompagner juridiquement dès les premières annonces est la meilleure stratégie.
