La verrerie Duralex, fleuron du savoir-faire industriel français et symbole de la région Centre-Val de Loire, a officiellement été placée en redressement judiciaire le 1er juin 2026. C'est la cinquième restructuration de l'entreprise en moins de vingt ans — et peut-être la plus douloureuse : il y a seulement deux ans, en 2024, ses 244 salariés avaient repris l'entreprise sous forme de SCOP (société coopérative et participative), une reconversion saluée dans tout le pays comme un modèle de reprise par les travailleurs. Aujourd'hui, trois candidats à la reprise — deux entrepreneurs français et une société établie à Hong Kong — ont déposé leurs offres avant le 6 août 2026, délai fixé par le tribunal de commerce d'Orléans. Pour les salariés de la région Loiret dont l'entreprise traverse une crise similaire, la question qui s'impose : quels droits la loi française garantit-elle concrètement à chaque étape d'un redressement judiciaire, et jusqu'où peuvent-ils peser sur la décision du tribunal ?
Qu'est-ce que le redressement judiciaire garantit aux salariés dès son ouverture ?
La première chose à comprendre est que le redressement judiciaire n'est pas une liquidation. L'objectif premier de la procédure, défini par l'article L. 620-1 du Code de commerce, est précisément de « permettre la poursuite de l'activité économique de l'entreprise, le maintien de l'emploi et l'apurement du passif ». Dès l'ouverture de la procédure, le tribunal nomme un administrateur judiciaire chargé de surveiller ou d'assurer la gestion de l'entreprise.
Pendant la période d'observation — six mois pour Duralex, renouvelable jusqu'à dix-huit mois au total —, les contrats de travail se poursuivent normalement. Le paiement des salaires reste prioritaire sur toutes les autres créances. Si l'employeur se trouve dans l'impossibilité d'y faire face — Duralex ayant déclaré une cessation de paiement portant notamment sur les salaires, les créances fournisseurs et les dettes sociales —, l'AGS (Association pour la garantie des salaires) prend le relais.
Cette structure, financée par une cotisation patronale de 0,25 % sur les salaires, garantit le versement des salaires nets, indemnités de préavis et indemnités de licenciement dans des délais de 3 à 5 jours ouvrés. Selon le site officiel service-public.fr, cette garantie couvre l'ensemble des créances salariales nées avant le jugement d'ouverture, dans la limite de trois fois le plafond mensuel de la Sécurité sociale — soit environ 82 272 € brut par salarié pour 2026. Pour un opérateur payé au salaire médian du secteur, ce plafond est largement suffisant pour couvrir plusieurs mois de créances impayées.
Les salariés ont-ils leur mot à dire sur le choix du repreneur ?
Oui, à travers le Comité social et économique (CSE) de l'entreprise. Dans le cadre d'une procédure de redressement judiciaire débouchant sur un plan de cession, le CSE doit être obligatoirement consulté avant que le tribunal statue sur le choix du repreneur. Cette consultation n'est pas optionnelle : tout défaut de consultation peut constituer un délit d'entrave, passible de poursuites pénales, et fragiliser l'ensemble de la procédure.
Concrètement, le CSE peut :
- demander communication des offres de reprise transmises à l'administrateur judiciaire ;
- émettre un avis motivé sur chaque offre, portant notamment sur les engagements en matière d'emploi, d'investissements et de pérennité de l'activité industrielle ;
- se faire assister par un expert-comptable désigné en justice (expertise dite « art. L. 1233-34 »), dont les honoraires restent à la charge de l'employeur même en procédure collective.
Dans le dossier Duralex, la présence d'un repreneur potentiel basé à Hong Kong soulève des questions légitimes sur la continuité de la production sur le territoire français. C'est précisément ce type d'argument — impact territorial, maintien des emplois locaux, plan d'investissement sur cinq ans — que le CSE peut documenter et porter formellement à l'attention du tribunal. Certes, le CSE n'a pas de droit de veto : c'est le juge qui tranche. Mais un avis du CSE solidement argumenté, accompagné d'un rapport d'expert indépendant, pèse réellement dans la balance, en particulier lorsque les offres financières sont proches.
La loi Hamon de 2014 a, par ailleurs, renforcé le droit d'information préalable des salariés en cas de cession d'entreprise. Ce droit, souvent mal connu des représentants du personnel, peut être activé pour obtenir des réunions d'information supplémentaires et forcer la transparence sur les conditions financières des offres.
Que prévoit la loi si le repreneur supprime des postes ?
C'est le scénario que redoutent le plus les 244 salariés de Duralex. Un plan de cession peut en effet inclure des suppressions de postes — et le tribunal peut les valider dans l'intérêt de la survie de l'entreprise. Mais le cadre légal impose des protections incontournables.
Dès lors que le repreneur prévoit la suppression d'au moins dix postes dans une entreprise de cinquante salariés ou plus (ce qui est le cas de Duralex), il est tenu d'élaborer un Plan de sauvegarde de l'emploi (PSE) comportant des mesures concrètes et proportionnées : reclassement interne dans le groupe, formation professionnelle qualifiante, aide à la création d'entreprise, congé de mobilité, et indemnités supra-légales de licenciement. Un PSE vide ou insuffisant peut être contesté devant le tribunal judiciaire, ce qui entraînerait la nullité des licenciements économiques concernés.
Pour les salariés dont le poste est maintenu, l'article L. 1224-1 du Code du travail s'applique automatiquement : les contrats de travail sont transférés au repreneur avec l'intégralité de leurs conditions — ancienneté, salaire brut, avantages conventionnels (primes, jours de RTT, statuts particuliers). Le repreneur ne peut pas repartir de zéro. Il ne peut modifier unilatéralement un avantage conventionnel qu'après un délai de survie de quinze mois durant lequel il est obligé de négocier un accord de substitution (art. L. 2261-14). Sans accord conclu dans ce délai, les avantages sont figés et ne peuvent être supprimés.
Cas concret — Un opérateur Duralex en CDI depuis 15 ans : trois scénarios chiffrés
Prenons le cas d'un opérateur de production, 42 ans, embauché en CDI chez Duralex en janvier 2011, avec un salaire brut mensuel de 2 200 €. Selon la décision du tribunal, trois scénarios sont possibles.
Scénario 1 — Son poste est repris dans le plan de cession. L'opérateur poursuit son contrat chez le repreneur. Ses 15 ans d'ancienneté sont intégralement préservés. Si la convention collective de la verrerie prévoit une prime d'ancienneté à partir de dix ans de présence, elle lui reste acquise pendant au moins quinze mois. Le repreneur ne peut ni baisser son salaire ni modifier ses horaires sans obtenir son accord écrit et explicite — toute modification substantielle du contrat de travail constitue une modification unilatérale, que le salarié peut refuser.
Scénario 2 — Son poste est supprimé dans le cadre du PSE. L'opérateur perçoit les indemnités suivantes, garanties par l'AGS même si Duralex est insolvable :
- Indemnité légale de licenciement : 10 premières années × ¼ de mois de salaire = 10 × 550 € = 5 500 € ; 5 années suivantes × ⅓ de mois = 5 × 733 € = 3 667 € — soit 9 167 € brut minimum, auxquels s'ajoutent les indemnités supra-légales éventuelles du PSE.
- Indemnité compensatrice de préavis (2 mois) : 4 400 € brut.
- Allocation chômage (ARE) : environ 57 % du salaire journalier de référence, soit environ 1 254 €/mois pendant 24 mois maximum.
- Les mesures du PSE peuvent abonder son Compte personnel de formation (CPF) jusqu'à 8 000 € supplémentaires et financer un parcours de reconversion professionnelle de six à douze mois.
Scénario 3 — Le PSE est jugé insuffisant et contesté. Si le CSE ou l'un des salariés estime que les mesures du PSE sont disproportionnées par rapport aux capacités financières du repreneur, un recours devant le tribunal judiciaire est possible. Un PSE invalidé entraîne la nullité des licenciements économiques : chaque salarié concerné est en droit d'obtenir une indemnité minimale de six mois de salaire — soit 13 200 € brut dans ce cas précis — en plus des indemnités légales. Le délai pour agir est de douze mois à compter de la notification du licenciement : passé ce délai, le recours est irrémédiablement fermé.
Faut-il attendre la décision du tribunal pour consulter un avocat ?
Non — et c'est l'erreur la plus courante et la plus coûteuse. Le tribunal de commerce d'Orléans doit statuer sur le plan de cession dans les semaines qui suivent la clôture des offres du 6 août. Une fois la décision rendue, plusieurs options stratégiques disparaissent définitivement : la possibilité pour le CSE d'amender l'avis sur les offres, la négociation des périmètres de postes maintenus, ou la demande de reclassement préalable interne.
La situation de Duralex rappelle celle qu'ont traversée d'autres secteurs industriels en crise : des procédures menées dans l'urgence, des délais très courts, et des salariés mal informés qui n'ont pas fait valoir leurs droits à temps. Comme dans le cas de Stellantis Poissy ou d'autres fermetures d'usines récentes, les restructurations industrielles suivent une mécanique juridique précise — et ceux qui y sont préparés en sortent avec davantage de garanties.
Un avocat spécialisé en droit social ou en droit des entreprises en difficulté peut intervenir à plusieurs niveaux : conseiller le CSE dans la préparation de son avis sur les offres de reprise, vérifier que le contrat d'un salarié est bien inclus dans le périmètre de cession, contrôler les calculs d'indemnités, ou initier un recours collectif si le PSE s'avère insuffisant. Consulter un spécialiste avant la décision du tribunal, c'est souvent la différence entre subir une restructuration et la traverser avec l'intégralité de ses droits préservés.
⚠️ Cet article a un caractère informatif et général. Il ne constitue pas un conseil juridique personnalisé. Pour toute situation individuelle liée à un redressement judiciaire ou à un licenciement économique, consultez un avocat spécialisé en droit du travail ou en droit des entreprises en difficulté.

Marine Leclerc