La vague de fusions qui secoue la presse suisse depuis le début de 2026 — du rachat de Zeitungshaus AG par Interact Media Group (nau.ch) à la fusion de La Liberté, La Gruyère et La Broye Hebdo au printemps — place des centaines de journalistes face à une question cruciale : quels droits me restent-il lorsque mon employeur est absorbé par un autre groupe ?
Une concentration sans précédent dans les médias helvétiques
En janvier 2026, Nau media AG se rebaptisait Interact Media Group AG (IMG). Trois mois plus tard, le 22 avril, IMG annonçait l'acquisition de Zeitungshaus AG, filiale de ROBINVEST AG — soit les 23 journaux gratuits de Christoph Blocher, représentant 700 000 exemplaires et 4 millions d'utilisateurs numériques mensuels. Une opération qui crée l'un des plus grands groupes médias indépendants de Suisse alémanique.
Presque simultanément, en Suisse romande, La Liberté, La Gruyère et La Broye Hebdo fusionnaient le 30 avril 2026, entraînant la suppression de 18 postes. Selon le syndicat Syndicom, des dizaines de professionnels des médias ont été directement concernés par ces restructurations.
Ces mouvements s'inscrivent dans une tendance lourde : la presse papier cherche à mutualiser ses coûts face à l'érosion des revenus publicitaires, et le numérique concentre l'audience sur quelques plateformes dominantes.
Ce que dit la loi : l'article 333 CO à la rescousse
Contrairement à ce que pensent beaucoup de salariés, un rachat ne donne pas à l'acquéreur le droit de tout renegocier à zéro. L'article 333 du Code des obligations (CO) pose un principe clair : lors d'un transfert d'entreprise, les contrats de travail existants passent automatiquement au nouvel employeur, avec l'ensemble des droits et obligations qui en découlent.
Concrètement, cela signifie :
- Les années de service acquises sont maintenues intégralement, qu'il s'agisse du calcul des vacances, du salaire en cas de maladie ou des délais de congé.
- Les heures supplémentaires et crédits de vacances non utilisés au moment du transfert restent dus par le nouvel employeur.
- Les protections contre le licenciement liées à l'ancienneté continuent de s'appliquer.
L'article 333a CO complète ce dispositif en imposant à l'employeur une obligation d'information préalable : avant tout transfert, les salariés ou leurs représentants doivent être informés des raisons de l'opération, de ses conséquences juridiques, économiques et sociales, ainsi que des mesures envisagées à leur égard.
Le droit d'opposition : une protection méconnue
Un droit souvent ignoré des journalistes est celui de s'opposer au transfert. Selon l'article 333 CO, si un salarié ne souhaite pas travailler pour le nouvel employeur — parce qu'il juge les nouvelles orientations éditoriales incompatibles avec son éthique professionnelle, par exemple —, il peut refuser ce transfert.
En pratique, l'opposition entraîne la résiliation du contrat à l'échéance du délai de congé légal, l'acquéreur prenant en charge les obligations correspondantes. Pour les journalistes dont l'identité professionnelle est étroitement liée à la ligne éditoriale de leur titre, ce droit représente une soupape essentielle.
La CCT 2026 : un filet de sécurité renforcé
La concentration du secteur a accéléré les négociations collectives. En 2026, les éditeurs alémaniques ont approuvé un accord de branche avec le syndicat Syndicom. Si ce dernier qualifie ce texte de « compromis » et de « premier pas vers une véritable CCT », il établit des normes minimales indispensables pour les professionnels des médias privés en Suisse alémanique — mettant fin à ce que Syndicom appelait la « prolifération anarchique des conditions de travail ».
En Suisse romande, une convention collective de travail pour la presse existait déjà depuis plusieurs années, offrant un cadre plus protecteur. Elle prévoit notamment des dispositions spécifiques en cas de restructuration : préavis allongés, indemnités de départ et consultation obligatoire des représentants du personnel.
Cinq questions à poser avant de signer quoi que ce soit
Si vous êtes journaliste ou collaborateur d'un titre en cours de fusion, voici ce qu'un avocat spécialisé en droit du travail vous recommandera d'examiner en priorité :
- Mon contrat a-t-il bien été transféré ? L'acquéreur doit vous notifier formellement le transfert. En l'absence de notification, vos droits restent opposables à l'ancien employeur.
- Mes droits acquis sont-ils formellement reconnus ? Exigez un récapitulatif écrit de votre ancienneté, de vos congés et de toute clause spéciale (non-concurrence, astreintes, etc.).
- La CCT applicable change-t-elle ? Une fusion peut entraîner le passage d'une CCT plus favorable à une autre. L'article 333b CO prévoit un maintien provisoire, mais il est limité dans le temps.
- Mon délai de congé est-il respecté en cas de licenciement post-fusion ? Les licenciements survenus dans les deux ans suivant un transfert bénéficient d'une présomption de lien causal, facilitant d'éventuels recours.
- Ai-je été informé en temps et en heure ? Si l'obligation d'information préalable (art. 333a CO) n'a pas été respectée, c'est un élément susceptible d'être invoqué devant le tribunal du travail.
Quand consulter un spécialiste ?
Les enjeux d'une fusion peuvent être complexes, notamment lorsqu'un groupe se développe aussi bien sur le digital (nau.ch, 4 millions d'utilisateurs) que sur le papier (23 titres gratuits). Les conditions de travail peuvent différer significativement selon les unités concernées, et les harmonisations imposées post-fusion ne sont pas toujours favorables aux salariés.
Si vous recevez un avenant à votre contrat, un nouveau règlement interne ou une proposition de départ « volontaire », il est fortement conseillé de ne rien signer sans avoir obtenu un avis juridique. Un avocat spécialisé en droit du travail peut analyser votre situation en quelques heures et vous indiquer si les conditions proposées respectent vos droits légaux et conventionnels.
Sur Expert Zoom, des avocats spécialisés en droit du travail suisse sont disponibles pour une première consultation. Ils peuvent vous aider à comprendre votre contrat, évaluer les risques d'un transfert et, si nécessaire, défendre vos intérêts lors de négociations ou devant les tribunaux.
La vague de consolidation des médias suisses n'est pas terminée. Autant s'y préparer avec les bons conseils.
Avis de non-responsabilité : cet article a un but informatif général. Il ne constitue pas un conseil juridique personnalisé. Pour toute situation spécifique, consultez un professionnel qualifié.

Camille Favre