Des drones non identifiés ont survolé nuitamment la caserne de Jassbach, dans l'Emmental bernois, en juillet 2026. Cette installation militaire forme des spécialistes du renseignement électronique, du cyberespace et de la guerre radio — l'une des unités les plus sensibles de l'armée suisse. Le chef de l'armée, le général Benedikt Roos, a qualifié l'incident de « majeur » et tiré la sonnette d'alarme devant les médias. Peu avant, la base aérienne de Meiringen — qui accueille les nouveaux chasseurs F-35 — avait elle aussi été survolée par des engins suspects, soupçonnés d'opérer pour le compte d'une puissance étrangère.
Une menace croissante pour les installations militaires suisses
Les survols de drones au-dessus de sites militaires se multiplient en Suisse. Selon le Département fédéral de la défense (DDPS), ces incidents représentent une menace grandissante pour la sécurité de l'information. La Suisse dispose actuellement de peu de moyens pour contrer efficacement ces intrusions aériennes : l'Office fédéral de l'armement (armasuisse) a été mandaté pour acquérir un système anti-drones capable de détecter et d'intercepter les engins non autorisés, mais ce dispositif n'est pas encore pleinement opérationnel.
L'armée suspecte que ces survols s'inscrivent dans des opérations d'espionnage coordonnées. Meiringen présente en effet un intérêt stratégique considérable pour des adversaires potentiels de l'OTAN — la présence des F-35, avions de combat de dernière génération, en fait une cible prioritaire pour le renseignement étranger.
Mais au-delà de la dimension géopolitique, ces affaires posent une question concrète et souvent ignorée : que risque un opérateur de drone — professionnel, hobbyiste ou simple touriste — qui survole, même involontairement, une zone militaire protégée en Suisse ?
Ce que dit le droit suisse sur les drones en zone militaire
La réglementation helvétique en matière de drones s'est fortement renforcée depuis l'harmonisation avec les règles européennes en 2023. L'Office fédéral de l'aviation civile (OFAC) définit un réseau de zones d'exclusion et de restriction aériennes, consultables sur des cartes interactives numériques. Ces zones comprennent notamment les abords des aérodromes, les réserves naturelles protégées, les prisons — et certaines installations militaires.
Toutefois, une lacune significative subsiste : toutes les casernes et bases militaires suisses ne figurent pas encore dans les zones de restriction officiellement visibles sur les cartes OFAC. Cette absence de signalisation ne constitue en aucun cas une autorisation tacite de survol. La règle de droit est claire : en cas de doute sur la nature d'un espace aérien, le pilote de drone est tenu de s'abstenir. La Loi fédérale sur la navigation aérienne (LNA) est formelle — la responsabilité incombe à l'opérateur.
Pour voler légalement dans une zone restreinte, une autorisation préalable est obligatoire. Elle n'est pas délivrée par l'OFAC, mais par l'organisme compétent pour la zone concernée — en l'occurrence le DDPS pour une installation militaire. Cette démarche est rarement connue des pilotes amateurs, ce qui génère un risque juridique réel.
Les sanctions encourues pour un survol non autorisé
Les conséquences d'un survol illicite d'une zone militaire peuvent être lourdes. La réglementation suisse prévoit plusieurs niveaux de sanctions selon la gravité de l'infraction et l'intention du pilote :
- Amende administrative jusqu'à 20 000 francs suisses pour les violations des règles d'utilisation de l'espace aérien ;
- Retrait de la licence de pilote de drone, avec obligation de suivre une formation complémentaire avant tout nouveau vol ;
- Poursuites pénales en cas de récidive ou d'infraction grave, pouvant mener à une peine d'emprisonnement.
Dans les cas où une intention d'espionnage est établie — ou soupçonnée — c'est le Code pénal suisse qui s'applique, en particulier les articles 272 à 274 relatifs au service de renseignements prohibé et à l'espionnage économique. Ces infractions sont passibles de peines pouvant atteindre cinq ans de privation de liberté. Dans les affaires impliquant une puissance étrangère, le droit pénal militaire peut également entrer en jeu.
Négligence ou malveillance : une distinction décisive
Pour un particulier ayant commis une infraction de manière involontaire, la situation est très différente d'un acte délibéré. Un vacancier qui pilote son drone de loisir dans l'Emmental sans connaître les restrictions locales, un cinéaste qui survole par inadvertance la périphérie d'une caserne : ces situations peuvent rapidement déboucher sur une interpellation par les forces de l'ordre ou des militaires.
La distinction entre intention malveillante et simple négligence est déterminante pour l'issue judiciaire. Un avocat spécialisé en droit aérien peut faire valoir l'absence d'intention frauduleuse, la bonne foi de l'opérateur, ou encore le défaut de signalisation adéquate de la zone restreinte. Il peut aussi invoquer la défaillance des systèmes de géo-blocage (geofencing) intégrés à l'appareil : de nombreux fabricants équipent leurs drones de fonctions qui empêchent le décollage à proximité des zones interdites. Si ce système n'a pas fonctionné correctement, cela peut constituer un argument de défense solide.
Ce que vous devez faire si vous êtes interpellé
Si vous êtes arrêté après avoir fait voler un drone à proximité d'une installation militaire, ou si vous recevez une convocation des autorités liée à un incident de survol, il est impératif de ne pas vous exprimer sans l'assistance d'un conseil juridique. En droit suisse, vous avez le droit de garder le silence et de demander à être assisté par un avocat dès le début de la procédure.
Un professionnel du droit compétent en matière de drones et de droit pénal peut :
- Analyser les circonstances précises du survol et les preuves retenues par les autorités ;
- Vérifier si les zones de restriction étaient correctement publiées et accessibles au moment des faits ;
- Négocier avec le DDPS ou le Ministère public pour un classement de la procédure ou une réduction de la sanction ;
- Vous représenter devant les instances compétentes si l'affaire est portée devant un tribunal.
Avec la multiplication des incidents comme celui de Jassbach, les autorités suisses renforcent leur surveillance et leurs capacités d'interception. Le cadre légal va lui aussi évoluer rapidement : le DDPS examine l'instauration de nouvelles zones d'exclusion aériennes au-dessus des sites sensibles. Opérateurs de drones professionnels et amateurs ont tout intérêt à se tenir informés de ces changements — et à anticiper les questions juridiques avant qu'elles ne deviennent urgentes.
Avertissement : Cet article est fourni à titre informatif uniquement et ne constitue pas un conseil juridique. Pour toute situation personnelle, consultez un avocat qualifié.

Camille Favre