La streameuse Ultia, de son vrai nom Carla Giardina, a été évincée le 26 mars 2026 du jury du CNC Talent, le dispositif d'aide aux créateurs numériques du Centre National du Cinéma. Motif invoqué : des propos jugés incompatibles avec les obligations de neutralité et d'impartialité exigées des membres de commission. Une décision qui soulève une question cruciale pour les milliers de créateurs français qui gravitent autour des institutions publiques.
Que s'est-il passé exactement ?
Ultia, streameuse Twitch suivie par plus de 291 000 abonnés et spécialisée dans les contenus Nintendo (Pokémon, Animal Crossing), avait été nommée au jury CNC Talent — un programme public destiné à soutenir les créateurs numériques français. Le 25 mars 2026, le CNC a mis fin à sa participation, estimant que certains de ses propos publics contrevenaient aux règles d'indépendance propres aux jurys d'attribution de subventions publiques.
Cette situation illustre une tension croissante entre la liberté d'expression propre à la culture des créateurs en ligne et les contraintes institutionnelles auxquelles sont soumis les membres des commissions publiques. Selon les règles applicables au CNC, les membres d'un jury doivent s'abstenir de toute prise de position susceptible d'influencer l'attribution des aides ou d'entacher l'impartialité des délibérations.
Quelles obligations pèsent sur les membres d'un jury public ?
En droit français, la participation à une commission ou un jury public implique des obligations précises. L'article L. 131-1 du Code général de la fonction publique et les règles propres à chaque organisme public imposent généralement :
- La neutralité : s'abstenir de toute déclaration publique susceptible de créer un conflit d'intérêts ou de préjuger des décisions.
- La confidentialité : ne pas divulguer les délibérations ou informations couvertes par le secret des travaux.
- Le devoir de réserve : éviter toute expression publique contraire à la dignité de la fonction, y compris sur les réseaux sociaux.
Ces obligations valent même pour des personnalités n'appartenant pas à la fonction publique mais siégeant dans des instances d'État. Un créateur de contenu nommé dans un jury public n'est pas traité comme un citoyen ordinaire : il endosse temporairement une responsabilité institutionnelle.
Le droit à la réputation des créateurs : que peuvent-ils faire ?
Pour Ultia, et plus largement pour tout créateur numérique confronté à ce type de situation, plusieurs recours juridiques méritent d'être explorés avec un avocat spécialisé en droit public ou en droit de la presse.
Contester la décision d'éviction. Si la révocation a été prononcée sans procédure contradictoire — c'est-à-dire sans que la personne concernée ait pu présenter ses observations préalables —, elle peut être contestée devant le tribunal administratif. Le droit à être entendu est un principe général du droit applicable aux décisions défavorables prises par les administrations publiques.
Protéger son image et sa réputation. Lorsqu'une révocation publique est accompagnée de déclarations préjudiciables de la part de l'institution, le créateur peut envisager une action en diffamation (article 29 de la loi du 29 juillet 1881) ou en atteinte à l'honneur et à la considération.
Évaluer les conséquences contractuelles. Si une convention ou lettre de mission avait été signée pour définir les conditions de participation au jury, l'éviction prématurée pourrait constituer une rupture unilatérale ouvrant droit à des dommages et intérêts, selon les termes prévus.
Solliciter un droit de réponse. En vertu de l'article 13 de la loi du 29 juillet 1881, toute personne nommément désignée dans un organe de presse ou un communiqué officiel a le droit de demander l'insertion d'une réponse — un outil souvent sous-utilisé mais efficace pour rétablir les faits.
Créateurs numériques et institutions : un cadre juridique à clarifier
L'affaire Ultia pointe un vide juridique patent. Alors que le CNC et d'autres institutions publiques multiplient les partenariats avec des influenceurs et créateurs pour moderniser leur image, le cadre régissant ces collaborations reste souvent flou. Aucune charte nationale ne définit précisément les droits et devoirs des créateurs cooptés dans les jurys publics, ni les procédures applicables en cas de désaccord.
Selon le site officiel du CNC, les missions confiées aux membres de jury relèvent d'un service public bénévole régi par des textes spécifiques à chaque programme. Mais la frontière entre expression personnelle et manquement aux obligations institutionnelles reste floue — et c'est précisément cette zone grise que les avocats spécialisés en droit public sont appelés à clarifier au cas par cas.
Ce que vous devriez faire si vous êtes créateur et collaborez avec une institution publique
Si vous êtes influenceur, streamer ou créateur de contenu et que vous envisagez — ou exercez déjà — un rôle au sein d'une commission ou d'un jury public, voici les précautions essentielles :
- Lire attentivement le règlement intérieur de la commission avant d'accepter toute nomination. Les obligations de neutralité y sont détaillées.
- Faire relire tout contrat ou lettre de mission par un avocat en droit public avant signature.
- Limiter les prises de position publiques sur les sujets susceptibles de créer des conflits d'intérêts pendant la durée de votre mandat.
- Conserver une trace écrite de toutes les communications avec l'institution pour anticiper d'éventuels litiges.
- Consulter un avocat rapidement en cas d'éviction ou de procédure disciplinaire : les délais pour contester devant le tribunal administratif sont souvent courts (2 mois).
L'affaire Ultia n'est probablement pas la dernière du genre. Avec l'essor des partenariats entre institutions publiques et créateurs numériques, le besoin d'accompagnement juridique spécialisé ne fera que croître.
Cet article traite d'un sujet à dimension juridique. Les informations présentées ont un caractère général et ne constituent pas un conseil juridique personnalisé. Pour toute situation spécifique, consultez un avocat qualifié.
Si vous êtes confronté à une situation similaire, un avocat spécialisé en droit public ou droit de la presse peut vous aider à évaluer vos recours et défendre vos droits face aux institutions.
