Le 4 août 2026, Zachary Svajda descend sur le court du National Bank Open de Montréal pour affronter le Canadien Denis Shapovalov. À 23 ans seulement, le joueur américain classé No. 82 mondial dispute ce tournoi avec une charge émotionnelle exceptionnelle : son père et entraîneur Tom Svajda est décédé d'un cancer en octobre 2025. Depuis, Svajda joue chaque match en mémoire de lui — et ses résultats frappants posent une question que les psychologues du sport reçoivent de plus en plus souvent au Canada : le deuil peut-il devenir un moteur de performance ? Et quels risques cela représente-t-il, pour un athlète professionnel comme pour un sportif amateur ?
Svajda à Montréal : l'athlète qui puise sa force dans la perte
L'histoire de Zachary Svajda est l'une des plus émouvantes du circuit ATP en 2026. Depuis la disparition de son père Tom — qui était à la fois son coach et son premier supporter — le joueur originaire de San Diego a signé ses meilleurs résultats en carrière. Il a d'abord remporté le tournoi de San Diego face à Sebastian Korda (6-4, 7-6), puis a atteint les huitièmes de finale de Roland Garros 2026, sa meilleure performance en Grand Chelem à ce jour.
Ce qui rend ce parcours particulièrement poignant : sa victoire sur le 26e mondial Francisco Cerundolo à Paris a eu lieu le jour qui aurait été le 61e anniversaire de son père. En conférence de presse, en larmes, Svajda a déclaré : « Je sais qu'il est fier de moi. »
Aujourd'hui à Montréal — première étape du swing canadien sur dur — Svajda retrouve un public nord-américain qui a suivi son histoire de près depuis plusieurs mois. Son adversaire Shapovalov, natif de Montréal, y est une idole locale. Mais c'est bien Svajda qui incarne quelque chose de rare dans le sport de haut niveau : la capacité à transformer le deuil en carburant de performance, sans (jusqu'ici) s'y consumer.
Ce que la science dit du deuil et des performances sportives
La relation entre deuil et performance sportive est documentée, mais complexe. Les recherches en psychologie du sport montrent des effets profondément contradictoires selon les individus, le type de deuil et le contexte de vie.
La sublimation du deuil comme moteur à court terme. Certains athlètes traversent, dans les mois qui suivent une perte majeure, une période de performances inhabituelles. Ce phénomène est lié à la mobilisation émotionnelle intense : l'athlète canalise sa douleur dans l'effort physique, trouve dans le sport un espace de contrôle là où tout semble chaotique. C'est précisément le schéma que l'on observe chez Svajda.
Les risques à moyen terme, souvent sous-estimés. Mais la science met aussi en garde. Selon une enquête de l'Institut national du sport, de l'expertise et de la performance (INSEP), 15 % des sportifs de haut niveau présentent des signes élevés d'anxiété. Le deuil non accompagné peut amplifier ces troubles : insomnie, tensions musculaires persistantes, incapacité à récupérer entre deux séances, fluctuations de concentration. Les spécialistes parlent parfois de burn-out du deuil — un effondrement brutal qui survient plusieurs mois après la perte, quand l'adrénaline émotionnelle s'épuise.
L'Ordre des psychologues du Québec souligne que les athlètes — même amateurs — hésitent souvent à chercher de l'aide psychologique par crainte d'être perçus comme moins performants ou moins « mentalement solides ». Cette résistance culturelle retarde la prise en charge et aggrave les risques. Consulter les ressources officielles de l'OPQ sur la santé mentale en milieu sportif d'élite.
La lecture du psychologue du sport : croissance post-traumatique ou fuite dans l'effort ?
Du point de vue des spécialistes de la santé mentale dans le sport, le parcours de Svajda illustre ce qu'on appelle la croissance post-traumatique — un concept développé par les psychologues Tedeschi et Calhoun dans les années 1990. Après un choc émotionnel majeur, certaines personnes développent de nouvelles ressources : une plus grande tolérance à l'échec, une clarté accrue sur leurs priorités, une motivation intrinsèque plus intense.
Mais cette croissance n'est pas automatique. Elle dépend de plusieurs conditions :
- Le type de deuil. La mort d'un père après une maladie longue (cas Svajda) laisse généralement plus d'espace pour l'anticipation que la perte soudaine — ce qui peut faciliter une meilleure intégration émotionnelle.
- La qualité du soutien. Les professionnels entourés d'équipes complètes (physiothérapeutes, coaches mentaux, psychologues) bénéficient d'un filet de sécurité que la plupart des amateurs n'ont pas.
- La capacité à nommer les émotions. Les athlètes qui intègrent explicitement le deuil dans leur récit (« je joue pour lui ») s'en sortent généralement mieux que ceux qui cherchent à l'ignorer ou à l'effacer dans l'effort.
La différence entre ces deux trajectoires — croissance ou effondrement — tient souvent à un seul facteur : la présence ou l'absence d'un accompagnement psychologique professionnel.
Pour celles et ceux qui cherchent à optimiser leur préparation mentale dans le sport, certains professionnels proposent également des approches complémentaires — comme l'hypnose appliquée à la performance mentale sportive au Canada — qui peuvent être combinées avec un suivi psychologique classique.
Cas concret : Thomas, 41 ans, cycliste de Montréal après la perte de son père
Voici le type de situation qu'un psychologue du sport rencontre régulièrement en cabinet, à Montréal comme dans le reste du Canada.
Thomas, 41 ans, est cycliste amateur et praticien comptable à Montréal. Son père est décédé en mars 2026 d'une insuffisance cardiaque. Dans les six semaines suivantes, Thomas a augmenté son volume d'entraînement de manière spectaculaire : de 8 heures hebdomadaires à 14 heures, avec des sorties de 130 km les week-ends et des séances de spinning en semaine. Il a amélioré ses chronos, perdu 4 kilos et, en surface, semblait « aller bien ».
Si ce schéma se maintient plus de 8 semaines sans accompagnement psychologique, les risques de complication augmentent fortement. Voici la logique :
- Si le volume d'entraînement dépasse 20 % de la charge habituelle dans les 3 mois suivant un deuil, alors les marqueurs biologiques de surentraînement apparaissent avant les signes cliniques visibles — cortisol élevé, baisse de testostérone, immunosuppression.
- Si l'athlète n'a pas d'espace pour nommer sa douleur, alors le sport devient un mécanisme d'évitement — ce qui retarde le deuil sans le résoudre, et prépare un effondrement différé.
Dans le cas de Thomas, au bout de 10 semaines, les premiers signes d'alerte sont apparus : douleur chronique au genou gauche (tendinopathie par surcharge), difficultés d'endormissement, et irritabilité au travail. Son médecin de famille a évoqué le syndrome de surentraînement. Mais le vrai diagnostic, posé par un psychologue du sport consulté ensuite sur recommandation, était plus nuancé : un deuil non élaboré, transformé en compulsion sportive.
Huit séances sur 12 semaines ont permis à Thomas de réduire son volume d'entraînement de 30 % pour une période de 6 semaines, d'identifier le mécanisme émotionnel à l'œuvre, et de reprendre progressivement — avec des résultats plus stables et moins de douleur physique. Aujourd'hui, il performe de façon plus régulière que dans les semaines post-deuil.
3 signaux d'alarme qui indiquent qu'il faut consulter
Que vous soyez coureur du dimanche, amateur de tennis ou triathlète, voici trois signes concrets que votre relation au sport après un deuil mérite l'attention d'un professionnel.
1. Vous êtes incapable de vous arrêter sans anxiété. Si sauter une séance génère de la culpabilité intense ou une montée d'anxiété, le sport est probablement devenu un mécanisme d'évitement plutôt qu'une source de plaisir. Ce n'est pas un signe de force mentale — c'est un signal d'alarme.
2. Vos performances connaissent un pic inattendu suivi d'un effondrement. Ce schéma — surperformance pendant 4 à 12 semaines, puis chute brutale — est caractéristique du burn-out du deuil. Sans intervention, il peut s'installer sur des mois entiers et nécessiter un arrêt prolongé.
3. Vous ressentez de la culpabilité de bien performer. « Je n'ai pas le droit de gagner alors que lui n'est plus là. » Ce type de pensée, souvent silencieux, peut saboter des années de progression si on ne l'adresse pas directement. C'est l'une des formes les plus insidieuses du deuil non résolu chez l'athlète.
Que faire concrètement ?
Un psychologue du sport formé à l'accompagnement du deuil peut vous aider à transformer votre perte en moteur — durablement, sans vous brûler. La consultation est confidentielle, et certains régimes d'assurance collectifs au Canada remboursent partiellement les séances avec un psychologue agréé (vérifiez vos droits auprès de votre assureur).
L'histoire de Svajda à Montréal est inspirante. Mais derrière la performance visible, il y a presque certainement un travail psychologique invisible que peu de gens voient. Pour les athlètes amateurs qui traversent le même type d'épreuve, ce travail est tout aussi nécessaire — et bien plus accessible qu'on ne le croit.
Note : cet article traite de sujets liés à la santé mentale. Les informations présentées ont un caractère informatif et ne remplacent pas un avis professionnel. En cas de détresse émotionnelle persistante, consultez un professionnel de la santé.

Élodie Lévesque