Le 30 septembre 2026, pour la cinquième fois depuis l'adoption de la Loi sur la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation en 2021, les Canadiens rendent hommage aux survivants des pensionnats autochtones et aux enfants qui ne sont jamais rentrés chez eux. Cette année, des cérémonies de commémoration ont lieu de Vancouver à Halifax, les chandails orange fleurissent dans les bureaux comme dans les écoles primaires, et les édifices fédéraux arborent des drapeaux en berne. Mais derrière les commémorations publiques, une réalité de santé mentale s'impose avec une urgence croissante : le traumatisme des pensionnats continue de traverser les générations, affectant des familles entières qui n'ont parfois jamais mis les pieds dans ces établissements — et qui l'ignorent souvent.
La portée d'un système aux cicatrices toujours ouvertes
Plus de 150 000 enfants autochtones ont été arrachés à leurs familles et envoyés de force dans des pensionnats dirigés par des institutions religieuses et financés par le gouvernement fédéral depuis le XIXe siècle jusqu'en 1997. Le dernier établissement — Gordon's Indian Residential School en Saskatchewan — a fermé ses portes il y a moins de 30 ans. La Commission de vérité et réconciliation du Canada a documenté au moins 6 000 décès d'enfants dans ces institutions, un chiffre considéré comme largement sous-estimé.
Les conséquences de ce système ne se sont pas arrêtées à 1997. Des recherches publiées dans le Journal of Adolescent Health ont démontré que les personnes dont un parent ou un grand-parent a fréquenté un pensionnat présentent plus du double du risque d'avoir été placées en famille d'accueil, comparativement à d'autres familles autochtones. L'Enquête auprès des peuples autochtones de Statistique Canada (2017) révèle des taux significativement plus élevés de dépression majeure, d'anxiété chronique, de consommation problématique de substances et de pensées suicidaires chez les adultes dont au moins un parent a été scolarisé dans ces institutions.
Le gouvernement du Canada reconnaît officiellement ce lien dans le cadre de la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, désormais jour férié fédéral. Mais la reconnaissance symbolique ne suffit pas à soigner un traumatisme clinique.
Comment le traumatisme s'hérite : ce que la science démontre
Les spécialistes en santé mentale distinguent aujourd'hui trois voies principales par lesquelles le traumatisme intergénérationnel se transmet.
La voie biologique est la plus récemment documentée : des études en épigénétique, notamment menées par l'Université McGill, suggèrent que des expériences traumatisantes intenses peuvent modifier l'expression de certains gènes liés au stress et à la régulation émotionnelle. Ces modifications peuvent, dans certaines conditions, être transmises aux générations suivantes.
La voie psychologique et comportementale est mieux établie cliniquement. Les survivants qui n'ont jamais reçu de soutien thérapeutique reproduisent fréquemment des schémas appris dans les pensionnats : retrait émotionnel, incapacité à maintenir des liens d'attachement sécurisants, réactions de colère ou de dissociation disproportionnées. Ces comportements perturbent à leur tour le développement affectif des enfants, qui reproduisent les mêmes schémas à la génération suivante.
La voie culturelle et identitaire est tout aussi déterminante. Des générations entières d'enfants autochtones ont été scolarisées dans une langue étrangère, coupées de leur identité, de leur spiritualité et de leurs pratiques communautaires. Cette rupture de repères identitaires génère un vide que certaines personnes cherchent à combler par des comportements d'évitement ou d'auto-médication.
Un point méconnu mais cliniquement crucial : ce traumatisme peut toucher des individus qui ne s'identifient pas comme autochtones, qui ont grandi en milieu urbain ou qui n'avaient pas conscience jusqu'à récemment des antécédents familiaux liés aux pensionnats. La souffrance n'est pas conditionnée à la conscience de son origine.
Mathieu, 34 ans : une dépression qui résistait à tout traitement
Considérez le cas de Mathieu, 34 ans, comptable à Winnipeg. Depuis ses 20 ans, il souffre d'épisodes dépressifs récurrents et d'une incapacité persistante à maintenir des relations stables. Son médecin de famille lui a prescrit deux antidépresseurs différents sur dix ans — un effet partiel seulement — et l'a orienté vers une thérapie cognitivo-comportementale standard. Les résultats restent mitigés. Son score sur l'échelle PHQ-9 oscille autour de 14 (dépression modérée à sévère) depuis des années.
Lors d'une discussion familiale pour la Journée du 30 septembre 2025, sa mère lui révèle que sa grand-mère paternelle a passé neuf ans dans un pensionnat au Manitoba dans les années 1960. « Elle ne savait pas comment nous prendre dans ses bras, lui confie sa mère. Je n'ai donc jamais appris, moi non plus. »
Cette révélation change radicalement l'approche thérapeutique de Mathieu. Orienté vers une psychologue spécialisée en traumatisme complexe, il entame une thérapie EMDR (désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires), reconnue par l'Organisation mondiale de la santé comme traitement de première ligne pour le TSPT complexe. Après 18 séances réparties sur 9 mois, son score PHQ-9 passe de 14 à 6 (dépression légère). Plus significatif encore : il développe, pour la première fois à 34 ans, une capacité d'attachement sécurisé dans une relation amoureuse.
Le principe si/alors à retenir : si vous souffrez d'une dépression chronique (PHQ-9 supérieur à 10 pendant plus de 4 semaines consécutives) résistante aux traitements habituels, ET que vous découvrez qu'un ancêtre a vécu dans un pensionnat, demandez explicitement à votre médecin une évaluation pour traumatisme complexe ou intergénérationnel. Ce diagnostic requiert des protocoles thérapeutiques différents d'une dépression ordinaire, et sa méconnaissance explique souvent des années de traitement insuffisant.
Cinq signaux cliniques à ne pas ignorer
Les cliniciens spécialisés dans le traumatisme intergénérationnel identifient cinq indicateurs qui justifient une consultation professionnelle approfondie, surtout lorsqu'ils se présentent en combinaison :
1. Dépression ou anxiété chronique résistante, persistant malgré un traitement médicamenteux ou une thérapie standard, ou dans un contexte de vie objectivement stable. La résistance aux antidépresseurs courants est un signal fréquent dans les cas de traumatisme complexe.
2. Difficultés d'attachement persistantes : relations intimes instables, peur intense de l'abandon, tendance à interrompre les liens proches au moment où ils deviennent profonds.
3. Réactions émotionnelles disproportionnées face à des situations de perte, de séparation ou de rejet — des réponses traumatiques qui peuvent évoquer des deuils non résolus hérités des générations précédentes.
4. Usage problématique de substances comme mécanisme d'auto-médication, en particulier lorsqu'aucun événement déclencheur clair dans la vie du sujet lui-même ne l'explique.
5. Honte diffuse ou sentiment persistant de ne pas mériter d'aller bien, dissocié de toute expérience personnelle identifiable — une caractéristique du trauma transmis plutôt que vécu directement.
Ces indicateurs ne pathologisent pas toute difficulté émotionnelle. Mais leur coexistence — surtout en contexte de famille autochtone ou lorsque des antécédents liés aux pensionnats sont connus — justifie une évaluation clinique ciblée. Le soutien psychologique adapté aux traumatismes collectifs suit des protocoles spécifiques bien établis, comme le montrent d'autres contextes canadiens où des professionnels ont accompagné des communautés après un choc traumatique.
Ce que vous pouvez faire dès aujourd'hui
La Journée du 30 septembre 2026 n'est pas qu'une journée de deuil collectif — c'est aussi une invitation concrète à l'action en matière de santé mentale.
Si vous êtes un survivant ou un descendant direct : La Ligne d'écoute nationale des pensionnats indiens (1-866-925-4419, disponible 24h/24, 7 jours sur 7) et la Ligne d'espoir et de bien-être (1-855-242-3310 ou hopeforwellness.ca) offrent un soutien culturellement adapté et entièrement gratuit. Un premier appel permet d'être orienté vers les ressources spécialisées les plus proches de vous.
Si vous êtes un professionnel de la santé : Intégrez systématiquement une question sur les antécédents familiaux liés aux pensionnats dans vos anamnèses, en particulier pour les patients autochtones présentant une dépression résistante. Les approches EMDR, la thérapie d'acceptation et d'engagement (ACT) et les thérapies somatiques montrent les résultats les plus probants dans ce contexte clinique spécifique.
Si vous êtes employeur : Le 30 septembre est un jour férié fédéral légal depuis 2021. Cette journée peut être l'occasion de proposer à vos équipes un accès facilité à des ressources en santé mentale ou d'organiser un espace de dialogue sur l'histoire canadienne des pensionnats — un acte de réconciliation en milieu de travail.
Si vous souhaitez un accompagnement spécialisé : Des experts en santé mentale formés aux traumatismes complexes sont disponibles sur Expert Zoom pour un premier entretien d'orientation, afin d'identifier la démarche thérapeutique la mieux adaptée à votre histoire familiale.
Avertissement : Cet article est fourni à titre informatif uniquement et ne remplace pas un avis médical ou psychologique professionnel. Si vous traversez une crise, appelez le 1-866-925-4419 (Ligne d'écoute nationale des pensionnats indiens) ou le 1-855-242-3310 (Ligne d'espoir et de bien-être), disponibles 24h/24.

Élodie Lévesque