Marie Rosa, née le 17 septembre 1915 à Toronto, est officiellement reconnue depuis le 2 avril 2026 comme la doyenne du Canada — la Canadienne la plus âgée vivant sur le territoire national. À 110 ans, elle réside au Village of Humber Heights à Etobicoke et forme avec sa sœur cadette Virginia l'un des plus vieux duos de fratrie au monde, leur âge combiné dépassant 211 ans. Sa trajectoire exceptionnelle éclaire d'un jour nouveau une question que des millions de Canadiens se posent désormais : qu'est-ce que vieillir vraiment en bonne santé signifie — et à partir de quel âge faut-il le planifier?
Un phénomène démographique sans précédent
La longévité de Marie Rosa n'est pas un exploit isolé. Elle annonce une transformation démographique profonde. Selon Statistique Canada, le nombre de Canadiens âgés d'au moins 100 ans a plus que triplé entre 2000 et 2023, passant de 3 393 à 11 705 personnes. En 2024, le pays comptait 11 672 centenaires, ce qui fait de ce groupe l'âge le plus en croissance rapide du pays — devant tous les autres groupes démographiques.
Les projections à long terme sont encore plus saisissantes : sous le scénario de croissance médian de Statistique Canada, le Canada pourrait compter 106 170 centenaires d'ici 2073. Une multiplication par dix en cinquante ans. Derrière ces chiffres : des progrès médicaux significatifs, une meilleure hygiène de vie sur plusieurs décennies et, dans un nombre croissant de cas, une combinaison favorable entre génétique, environnement et accès aux soins préventifs.
Une donnée mérite attention : quatre centenaires sur cinq au Canada sont des femmes. Pourtant, la proportion masculine progresse — elle est passée de 15 % en 2000 à 18 % en 2024. La longévité extrême n'est plus réservée à un profil unique, et elle commence à toucher des hommes qui, historiquement, mouraient plus jeunes.
Ce que les médecins spécialisés voient autrement
La gérontologie — la science du vieillissement — a franchi des étapes décisives ces dix dernières années. Ce que les chercheurs ont établi change la manière dont les médecins approchent leurs patients de 60 ans et plus : la génétique n'est responsable que de 20 à 30 % de la variance de longévité entre individus. Le reste résulte du mode de vie, de l'environnement et, crucialement, de la qualité des soins reçus tout au long de la vie.
Les centenaires bien documentés partagent plusieurs caractéristiques observables : une alimentation riche en végétaux et pauvre en sucres transformés, une activité physique légère mais quotidienne — marche, jardinage, natation —, un réseau social actif maintenu jusqu'à un âge avancé, un sommeil réparateur et une tendance marquée à consulter un professionnel de santé dès l'apparition du moindre signal, plutôt que d'attendre une crise.
C'est précisément ici que le rôle du médecin gériatre devient déterminant. Un spécialiste de la santé des aînés peut identifier des marqueurs de fragilité invisibles lors d'un bilan standard : sarcopénie débutante (fonte musculaire silencieuse), déficits nutritionnels non détectés, premiers signes de ralentissement cognitif, ou polymédication à risque. Ces signaux, identifiés tôt, sont corrigeables. Identifiés après 80 ans, ils laissent bien moins de marge d'intervention.
Comme le montrent les parcours de vieillissement actif analysés sur Expert Zoom, les personnes qui vieillissent le mieux ne sont pas celles qui ont évité toute maladie — ce sont celles qui ont choisi une démarche proactive et régulière face à leur santé.
Des bilans gériatriques trop souvent initiés trop tard
L'évaluation gériatrique globale (EGG) est l'outil de référence en médecine du vieillissement. Elle intègre une évaluation de la mobilité, de la cognition, de l'état nutritionnel, des risques de chute et de la situation sociale du patient. La Société canadienne de gériatrie recommande d'initier ce suivi à partir de 75 ans — ou dès 65 ans en présence de facteurs de risque comme le diabète, les maladies cardiovasculaires, l'isolement social ou la prise de cinq médicaments ou plus simultanément.
Dans la réalité, la majorité des Canadiens n'y a recours qu'après une crise : une chute, une hospitalisation, un diagnostic de démence. À ce stade, la marge de correction est considérablement réduite. Les gériatres sont formels sur ce point : la longévité en bonne santé se construit dans les années qui précèdent les signes de fragilité, pas dans leur sillage. Attendre d'être fragile pour consulter un spécialiste du vieillissement, c'est comme attendre la panne moteur pour changer l'huile.
Le cas de Danielle, 68 ans, de Montréal : ce qu'un bilan précoce change concrètement
Voici une situation représentative. Danielle, directrice administrative retraitée, 68 ans, Montréal. Elle se sent globalement bien : légère fatigue chronique qu'elle attribue à l'âge, un peu de raideur matinale aux genoux, et des oublis occasionnels qu'elle banalise. Son médecin de famille renouvelle ses ordonnances annuellement et ses bilans sanguins reviennent « dans les normes ». Aucune EGG n'a jamais été proposée.
Lors d'une évaluation gériatrique globale réalisée à 68 ans, les résultats révèlent un tableau bien différent :
- Masse musculaire : 5,8 kg/m² — en dessous du seuil critique de 5,97 kg/m² (définition EWGSOP2 de la sarcopénie débutante)
- Vitamine D : 26 nmol/L, contre un seuil optimal de 75 nmol/L — risque de fracture augmenté de 40 %
- Score MoCA (test cognitif standardisé) : 24/30, dans la zone de vigilance pour un déclin cognitif léger
- Test de préhension : 14 kg (main dominante), sous le seuil recommandé de 16 kg pour les femmes de son âge
Si Danielle intervient dès 68 ans : un programme de résistance musculaire de 12 semaines, deux séances hebdomadaires avec un kinésiologue, permet un gain moyen de 1,1 à 1,8 kg/m² de masse musculaire selon les données publiées. Une supplémentation en vitamine D ajustée, une stimulation cognitive régulière et un réseau social maintenu peuvent stabiliser la trajectoire cognitive sur 3 à 5 ans.
Si elle attend 80 ans sans intervention : la sarcopénie avancée multiplie par 3 le risque de chute avec fracture. Un séjour en centre de réadaptation après une fracture de la hanche coûte en moyenne entre 15 000 $ et 25 000 $ au Québec — sans compter la perte d'autonomie, souvent difficile à récupérer a posteriori. L'entrée en résidence pour aînés avec services représente quant à elle un coût mensuel pouvant dépasser 4 500 $ au Canada.
La différence entre ces deux trajectoires ne tient pas à la chance ou à la biologie seule. Elle tient à une consultation spécialisée et à des ajustements ciblés, initiés douze ans plus tôt.
Trois étapes concrètes pour préparer votre longévité
L'histoire de Marie Rosa rappelle que la vieillesse en pleine forme ne s'improvise pas — elle se prépare. Pour les Canadiens de 55 ans et plus, voici trois démarches à initier dès maintenant :
1. Demander une évaluation gériatrique globale auprès de votre médecin de famille, qui peut vous adresser à un gériatre. Au Québec, la RAMQ couvre cette consultation sur référence médicale ; dans les autres provinces, des programmes provinciaux de soins préventifs couvrent des bilans similaires pour les adultes de 65 ans et plus. ExpertZoom Canada permet également de consulter rapidement des professionnels de la santé spécialisés en vieillissement actif, en téléconsultation.
2. Évaluer votre capital musculaire : un test de préhension ou de vitesse de marche sur 4 mètres peut être réalisé lors d'une consultation de quelques minutes. Ces deux indicateurs prédisent avec précision l'autonomie à 10 et 20 ans.
3. Faire vérifier les bilans silencieux : vitamine D, B12, ferritine, TSH et glycémie à jeun. Ces carences, souvent non dépistées après 60 ans, sont parmi les causes les plus fréquentes et les plus corrigibles de fatigue chronique, de fragilité osseuse et de déclin cognitif prématuré.
Marie Rosa a vécu 110 ans sans bénéficier des outils de médecine préventive disponibles aujourd'hui. Ce qu'elle illustre, c'est que certains fondamentaux — mouvement, alimentation, liens sociaux, attention portée aux signaux du corps — traversent les générations. Ce que nous avons en plus, c'est la possibilité de les mesurer, de les corriger et de les optimiser. Utiliser ces outils proactivement, c'est peut-être la leçon la plus précieuse que la doyenne du Canada puisse nous enseigner.
Note : Cet article est à titre informatif uniquement et ne se substitue pas à un avis médical professionnel. Consultez votre médecin ou un spécialiste pour toute question de santé.

Léonie Tremblay